Ça Raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard. Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama 2019

Ça Raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard. Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama 2019

dsc_0626« Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole: S. »

On ne saurait dire pourquoi, mais parfois il y a des livres qui nous touchent, qui marquent littéralement une empreinte, une trace sur soi. Il y a des mots qui bouleversent, des phrases qui pénètrent au plus profond de l’âme, des histoires qui occupent l’esprit, tourmentent, obsèdent. C’est dans cet état que m’a mise la lecture du roman de Pauline Delabroy-Allard. Sans voix. A couper le souffle. Autour de moi le temps s’est arrêté, le temps d’une lecture, et puis en refermant le livre, c’est arrivé : le « choc poétique ».

Ça Raconte Sarah n’est pas un roman d’amour. C’est l’écriture de la passion, le feu bouillant qui anime deux êtres s’accomplissant l’une dans l’autre. Lorsque la narratrice rencontre Sarah, cette fille trop maquillée, loin d’être élégante et qui parle trop fort, sa vie chamboule. Leur vie chamboule. Dans ce récit en deux parties, la narratrice raconte comment Sarah est entrée dans sa vie, comment celle-ci a littéralement occupé sa vie devenant une véritable obsession. Mais la passion ne saurait être qu’un moment éphémère de pur plaisir, bonheur, béatitude, complétude. La passion obsède tant, que même réfugiée dans la petite ville de Trieste en Italie, la narratrice se bat contre cette souffrance, cette blessure, cet amour qui anime et détruit en même temps.

D’emblée, nous sommes plongés dans l’univers des deux personnages, et tout le reste n’existe pas. Il n’y a que Sarah qui existe, qui est « vivante » et ce caractère est très bien marqué par la quasi absence de la narratrice et des autres personnages. Sans nom, la narratrice raconte le récit comme si elle écrivait dans son journal. Elle écrit ce qu’elle ne peut dire à Sarah. Si certains peuvent reprocher le caractère oppressant de Sarah, c’est pertinemment parce que le personnage obsède la narratrice. Sarah est un univers à part entière. C’est seulement dans la seconde partie, où la narratrice s’enfuie à Trieste qu’elle devient elle-même personnage. Sarah ne devient alors qu’un souvenir, une illusion parfois presque vivante. Désorientée par cette aventure rocambolesque, elle tente de chasser Sarah de sa pensée et de se reconnecter avec elle-même.

J’ai été bouleversée par ce récit. L’amour, ça fait mal, même quand ce n’est pas le sien, même quand c’est écrit dans un livre. C’est la première réaction qui m’est venue à l’esprit. Est-ce parce qu’on associe le récit à nos propres expériences ? Ou est-ce parce que la plume de Pauline Delabroy-Allard est si percutante, pénétrante, et voire même, poétique ? Lue d’une traite, j’ai été envoûtée, emballée par la passion et le sentiment d’urgence qui en émane. Le style est vif, les phrases sont courtes, très courtes. Dans cette écriture fragmentée, la narratrice navigue entre le tourbillon amoureux dans lequel elle se trouve, et la nécessité de s’arrêter sur la définition d’un mot ou la description d’un élément relatif à l’univers de Sarah (musique, film, littérature, etc.). Puis, dans la seconde partie, l’écriture fragmentée laisse sa place à des chapitres plus longs. Chaque mot, chaque fragment a son importance.

Si Pauline Delabroy-Allard choisit deux femmes pour son roman, c’est pour raconter un premier amour. Mais ce n’est pas le premier amour de jeunesse. Pauline Delabroy-Allard a souhaité montrer qu’un premier amour pouvait arriver à n’importe quel moment d’une vie, interrompre le cours d’une existence que l’on pensait stable, établie. Mais, comme je l’ai dit, Ça Raconte Sarah c’est avant tout l’écriture de la passion. C’est une expérience de la passion qui est mise en mot, celle qui atteint l’être dans sa dimension psychique et psychologique. Le défi lancé au langage ici est de pénétrer l’intimité de l’être, la profondeur des émotions, de comprendre comment la passion peut affecter à la fois le corps et l’esprit. Finalement, le roman pose une question à laquelle nous avons bien peine à répondre et que nous trouvons parfois même absurde : peut-on mourir d’amour ?

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