Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre

 

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« Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Elysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt. Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Adèle ne peut plus penser qu’à ça. »

Adèle pense tout avoir pour être heureuse et semble parfois même l’être. Elle est journaliste, mariée à un bon médecin, Robert, et mère d’un jeune Lucien de deux ans. Cette impression de mener une vie confortable n’est qu’une illusion, un mensonge. C’est un « refuge ».  Adèle ne peut s’empêcher de mener une double vie. Elle multiplie les conquêtes à travers Paris, à travers le monde, dans une rue, un bar ou une voiture. Le désir de l’autre, du corps masculin contre le sien est plus fort que tout. C’est sa seule manière de vivre, d’exister. C’est une addiction.

« Adèle ne tire ni gloire ni honte de ses conquêtes. Elle ne tient pas de livres de comptes, ne retient pas les noms et encore moins les situations. Elle oublie très vite et c’est tant mieux. Comment pourrait-elle se souvenir d’autant de peaux, d’autant d’odeurs ? Comment pourrait-elle garder en mémoire le poids de chaque corps sur elle, la largeur des hanches, la taille du sexe ? Elle ne se souvient de rien de précis mais les hommes sont les uniques repères de son existence. A chaque saison, à chaque anniversaire, à chaque événement de sa vie, correspond un amant au visage flou. Dans son amnésie flotte la rassurante sensation d’avoir existé mille fois à travers le désir des autres. »

Ce passage m’a particulièrement marqué, sans doute est-ce le moment où je suis entrée dans l’univers de la protagoniste, le moment où j’ai basculé dans l’appréciation du roman. Car il est vrai que l’on commence le roman avec une certaine distance, enfin tel était mon cas. Ce début de lecture un peu détaché va sans doute de pair avec la (dé)construction du personnage d’Adèle tout au long du récit. C’est elle en réalité qui se tient à distance du lecteur, et qui peu à peu le séduit, de la même façon qu’elle séduit ses conquêtes.

Dans le jardin de l’ogre ne se réduit pas à la description des nombreuses relations sexuelles que connaît Adèle et du plaisir qu’elle peut en tirer. Cette addiction justement, c’est tout sauf du plaisir. C’est une souffrance, une maladie. Elle est prête à tout pour assouvir un désir sexuel, pour rejoindre un amant, quitte à abandonner son fils ou son mari pour répondre à cette pulsion de mort. Ce roman, c’est le récit d’une vie détruite par l’addiction sexuelle. Adèle perd possession d’elle-même, elle n’est plus que corps. Elle ne dort plus, ne mange plus, ne vit plus que dans la séduction, dans l’instant de l’acte. Rongée par l’angoisse et l’inquiétude, elle suffoque presque à l’idée que son mari pourrait découvrir son malheureux secret.

Dans le jardin de l’ogre est un bon roman que j’ai finalement bien apprécié et dévoré en très peu de temps. Le récit est fluide, plutôt prenant et se lit très rapidement. Le style m’a rappelé celui de Jours sans faim de Delphine de Vigan, particulièrement sur la description du corps malade et des états d’âme du personnage.

Paru en 2014, c’est le premier roman de Leïla Slimani, et j’ai donc hâte de découvrir Chanson douce qui a obtenu le prix Goncourt en 2016.

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