Léon Tolstoï, Anna Karénine

Léon Tolstoï, Anna Karénine

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« Elle a fait ce que toutes les femmes, excepté moi, font en se cachant ; elle n’a pas voulu mentir, et elle a bien fait. Elle a fait encore mieux, parce qu’elle a quitté votre fou de beau-frère. »

Anna Karénine est une jeune femme ravissante, d’une beauté exceptionnelle, elle séduit par « ses yeux gris et brillants » et son visage éclatant. Appartenant à la haute société bourgeoise russe, elle se dévoue entièrement à son rôle d’épouse, du grand Alexandrovitch Karénine, et de mère, jusqu’au jour où elle rend visite à son frère Stéphan Arkadiévitch à Moscou. C’est un regard sur le quai de la gare de Moscou qui va chambouler le cours de son existence. Alors qu’Anna fait tout pour convaincre sa belle-sœur de ne pas quitter son mari qui l’a trompé, celle-ci s’abandonne dans une liaison amoureuse, véritable passion qui va renverser sa vie. Eprise du comte Vronskï, elle n’hésite pas à remettre sa condition sociale en question, voire même en péril. Emportée par la passion, elle ne voit son mari non plus comme une menace mais comme un obstacle à son amour avec Vronskï. Le mari quant à lui, bon chrétien et soucieux de son statut social, tente de sauver sa femme du péché et de maintenir l’ordre – du moins en apparence – dans son foyer. Mais Anna en décide autrement et s’enfuit avec le comte en Europe, juste après la naissance de leur fille, marquant le début d’un enchaînement de malheurs et de désespoir sans fin. Mais en Russie les tourments existentiels et malheureux se multiplient chez les autres personnages, notamment chez Kitty et Lévine. Partagés entre les obligations morales et sociales, les personnages se lancent dans leurs quêtes respectives d’amour, de bonheur, de liberté et de sens.

Le roman se dote de nombreux discours politiques et sociaux, à commencer par un certain mépris envers la haute société bourgeoise de son temps (fin 19e siècle), incarné par le personnage de Lévine qui préfère sa vie à la campagne. La condition des ouvriers et des paysans est une thématique qui passionne Lévine, soucieux de révolutionner le système économique agricole de la campagne russe. Il souhaite revenir aux traditions de son pays et abandonner les influences européennes qui ne peuvent s’appliquer avec succès en Russie. Nous pouvons y lire également un discours sur les droits et devoirs des femmes. S’il apparaît explicitement comme sujet de conversation entre les personnages, il se lit également entre les lignes, notamment à travers les pensées de Kitty, Anna ou encore Dolly. Toutes expriment le peu de liberté qui leur est attribuée par rapport à leur mari, mais ne la remettent pas en cause pour autant.

« Mais le regard froid et impérieux avec lequel il lui annonça qu’il s’absentait la blessa, et à peine fut-il parti que ses bonnes résolutions s’évanouirent. Restée seule, elle analysa ce regard, où elle vit l’affirmation d’un droit à la liberté ; et comme toujours, elle arriva à la même conclusion : à la conscience de sa déchéance. « Il a le droit de s’en aller où et quand il veut, et même de me quitter. Il a tous les droits. Moi, je n’en ai aucun. Mais sachant cela il ne devrait pas agir ainsi… Et qu’a-t-il fait ? Il m’a regardée d’un oeil froid, sévère. Evidemment c’est peu, c’est vague… Cependant, il ne me regardait pas ainsi autrefois ; ce regard est significatif… Alexis se refroidit à mon égard… » Malgré cette conviction, elle ne pouvait rien faire : elle ne pouvait en rien modifier leurs relations. Maintenant, comme autrefois, elle ne pouvait le retenir que par l’amour qu’elle lui inspirait et l’attrait qu’elle exerçait sur lui. »

Le pouvoir de l’homme, qui-plus-est du mari sur la femme, est également un sujet qui occupe une place importante. C’est entre pitié, dégoût et énervement qu’on lit les chapitres à focalisation interne sur Alexandrovitch, le pauvre mari trompé. C’est avant tout de son image, de son statut qu’il se préoccupe plus que ne lui importe l’état de sa femme. De même pour Vronskï, éperdument amoureux d’Anna, ne peut s’empêcher de lui rappeler la liberté qu’il possède sur elle. Seul Lévine semble remettre en question cette condition morale si ancrée, si convenue dans leur société. Sa liberté à lui, c’est d’être amoureux de Kitty, de vivre avec elle, d’être son époux.

« La liberté ? Pourquoi la liberté ? Le bonheur pour moi, c’est d’aimer Kitty, de vivre de ses pensées, de ses désirs à elle sans aucune liberté. Voilà le bonheur ! »

Il devient même agacé par elle qui souhaite à tout prix se soumettre à lui, son mari, comme il est convenu qu’une jeune épouse se conduise. Kitty est un personnage très attachant, peut-être d’ailleurs parce qu’elle épouse finalement celui qu’elle aime, s’épanouissant dans son mariage. Malgré la jalousie qui s’immisce au sein de ce couple, l’amour et le bonheur triomphent.

En somme, Anna Karénine est un très beau roman. Il est certes un peu long, mais contrairement à de nombreux romans réalistes, nous ne sommes pas submergés par de longs passages interminablement descriptifs. C’est un style fluide, avec des chapitres très courts ce qui permet d’entrer rapidement dans le monde d’Anna Karénine et de s’immiscer au cœur de la vie des personnages en faisant parfois (même quasiment tout le temps) abstraction de notre monde extérieur. A la lumière de l’ensemble du roman, le titre peut étonner en ce que le récit ne tourne pas uniquement autour du triangle amoureux Anna/Vronskï/Alexandrovitch, mais ce serait à tort de critiquer ce choix. Il me semble en effet que le récit d’Anna ne peut se lire qu’en parfaite opposition avec ce couple idéal Kitty-Lévine. Le malheur d’Anna, le drame qui en découle ne peut prendre sens, se révéler intimement tragique que par le contraste offert par ce jeune couple harmonieux.

C’est donc avec plaisir que j’ai découvert Tolstoï et Anna Karénine, un incontournable de la littérature et qui n’a, contrairement à ce que j’ai pu lire, aucun rapport avec Madame Bovary. Anna Karénine est paru en 1877 d’abord en roman feuilleton dans Le Messager russe et connu un succès immédiat.

(J’ai lu l’édition de Livre de Poche, collection « Classiques », préface d’André Maurois, commentaires de Marie Sémon et tradution de Boris Schloezer, 1997.)

2 réflexions sur “Léon Tolstoï, Anna Karénine

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