Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique

Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique

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« Les barrages de la mère dans la plaine, c’était le grand malheur et la grande rigolade à la fois, ça dépendait des jours. C’était la grande rigolade du grand malheur. C’était terrible et c’était marrant. Ça dépendait de quel côté on se plaçait, du côté de la mer qui les avait fichus en l’air, ces barrages, d’un seul coup d’un seul, du côté des crabes qui en avaient fait des passoires, ou au contraire, du côté de ceux qui avaient mis six mois à les construire dans l’oubli total des méfaits pourtant certains de la mer et des crabes. Ce qui était étonnant c’était qu’ils avaient été deux cents à oublier ça en se mettant au travail. »

A voir les yeux qui pétillent de ceux qui prononcent son nom, Marguerite Duras, leurs mains qui se joignent en se remémorant leurs lectures, j’ai eu envie, moi aussi, de découvrir cette auteure. Alors j’ai commencé par Un barrage contre le Pacifique que j’ai reçu à Noël, toute excité à l’idée de vivre cette lecture et puis…

… je n’ai pas été bouleversée. Je ne suis pas déçue puisque j’ai apprécié le roman, mais je suis frustrée. Je m’attendais à une révélation littéraire et, plus je lisais plus je sentais que ce moment n’arriverait pas… Cela arrive évidemment, mais pourquoi ai-je l’impression d’être passée à côté de quelque chose, de la qualité littéraire du roman ?

Je pense que je n’ai pas bien compris ce barrage contre le Pacifique, ce traumatisme de la mère qui revient, qui frappe à chaque porte, qui atteint tous les personnages.

Un barrage contre le Pacifique se déroule en Indochine, en pleine période coloniale française, où une mère élève ses deux enfants, Joseph vingt ans et Suzanne dix-sept ans, dans la plaine aux abords de la ville coloniale de Ram. Ils vivent dans un bungalow sur une petite concession, entourée par la mort, les maladies, la pauvreté, les menaces du cadastre,… Ils se nourrissent d’échassier et de café principalement, et se contentent de (sur)vivre. La mère avait porté tout espoir dans ce projet des barrages contre la mer – le Pacifique – pour empêcher que celle-ci ne ruine les plantations, en vain. Le barrage s’écroule sous une vague traumatisante qui envahit la plaine, les crabes détruisant tout le travail des pauvres habitants. Vécue comme un traumatisme donc, les personnages sont épuisés, en particulier la mère, de cette vie qu’ils mènent. Et un beau jour, l’espoir de s’échapper vers une vie meilleure s’installe : la rencontre avec M. Jo, et surtout, ce beau diamant qu’il offre à Suzanne.

Si ce récit est bien un récit de lutte, celui d’une mère fatiguée et accablée par le traumatisme, j’ai pour ma part davantage porté mon attention sur le personnage de Suzanne.

Suzanne a dix-sept ans, elle est très jolie et plaît beaucoup. Elle plaît notamment à ce M. Jo, un français, riche, qui lui offre de nombreux cadeaux : des robes, du maquillage, un phonographe, mais surtout ce diamant. Ce diamant qui vaut plus que leur bungalow, qui ne représente rien pour Suzanne sinon le remboursement des dettes de sa mère. M. Jo pense pouvoir acheter Suzanne avec toutes ces attentions matérielles, il en est amoureux et souhaite l’épouser. Si la mère voit en ce potentiel mariage un moyen de résoudre leurs problèmes financiers et d’accéder à une vie nouvelle, Joseph refuse cet homme. Il le déteste. Pour Suzanne, les visites de M. Jo sont aussi inutiles que sa limousine garée près du bungalow, aussi inutiles que M. Jo lui-même. Sous l’influence de son frère, qu’elle érige comme modèle à suivre, elle finit par rejeter M. Jo et lui demande de partir.

Suzanne est aussi une jeune femme qui a pleinement conscience de son statut de femme, et surtout de son corps, du désir qu’il peut susciter chez les hommes. Elle est maîtresse de son corps, se joue des séductions, elle manipule, domine, mène le jeu.

Lorsque tous les trois passent plusieurs jours à la ville afin de vendre ce diamant pour vingt mille francs, Suzanne prend conscience de son statut social – pauvre, de la plaine. Elle est désorientée par le regard que l’on jette sur elle, par les gens qui se retournent, les hommes qui l’abordent, les jeunes filles de son âge qui lui jettent des regards interrogateurs – mais qui est-ce ? pourquoi se balade-t-elle seule ? Le cinéma devient alors son refuge, cet endroit obscur où les images nourrissent son imagination et ses attentes dans la vie. Le désarroi, l’insécurité, le trouble du personnage se reflètent dans sa vision et son ressentiment envers la ville. Cette ville qui a tant nourri son imaginaire, se révèle n’être que désillusion. Désillusion marquée également par le « crapaud » sur ce diamant.

 « Elle, en regardant la ville ne regardait qu’elle-même. Regardait solitairement son empire, où régnaient ses seins, sa taille, ses jambes. »

Ce roman étoile aussi des réflexions sur la pauvreté qui erre dans la plaine, le système colonial, la répartition socio-urbaine, la distinction entre les riches coloniaux et la misère des pauvres ‘petit blancs’, la mort, et puis les valeurs accordées à la vie. Alors qu’un « oui je vous épouse » suffirait à faire basculer leur vie, les personnages demeurent attachés à la simplicité de leur existence, de leurs propres luttes, de leur vision du bonheur. Tous sont partagés entre le désir d’aller de l’avant et celui de ruminer le passé, le souvenir. De la même manière que le barrage, les personnages résistent à l’envie de partir et entretiennent ce bonheur simple le plus longtemps possible. En suivant le principe de cet incident traumatique, les personnages ne quittent jamais, au cours du récit, le bungalow définitivement, ils reviennent toujours au point de départ. Ils ne s’éternisent pas à la ville bien qu’ils aiment y être. La mère ne donne finalement pas sa fille en mariage à un deuxième homme. Suzanne, qui ne veut pas quitter la ville et souhaite rester avec Carmen, monte sans broncher dans la B. 12 qui la ramène à la plaine. Joseph pourrait s’enfuir avec la femme qu’il a rencontré, mais il choisit de retourner au bungalow quelques jours avant de ne repartir. Le départ de Joseph constitue d’ailleurs le premier rempart du barrage qui se détache, qui cesse de résister et entraîne rapidement la libération des autres personnages.

« Pour Suzanne comme pour Joseph, aller chaque soir au cinéma, c’était, avec la circulation en automobile, une des formes que pouvait prendre le bonheur humain. En somme, tout ce qui portait, tout ce qui vous portait, soit l’âme, soit le corps, que ce soit par les routes ou dans les rêves de l’écran plus vrais que la vie, tout ce qui pouvait donner l’espoir de vivre en vitesse la lente révolution d’adolescence, c’était le bonheur. Les deux ou trois fois qu’ils étaient allés à la ville ils avaient passé leurs journées presque entières au cinéma et ils parlaient encore des films qu’ils avaient vus avec autant de précision que s’il se fût agi de souvenirs de choses réelles qu’ils auraient vécues ensemble. »

En réalité je n’ai pas d’avis sur ce texte, il ne m’a pas déplu mais j’ai l’impression d’avoir persévéré dans la lecture plus parce que c’est un roman de Marguerite Duras que pour le roman en lui-même… Je l’ai trouvé long, dans le sens lent et répétitif à certains moments… ce qui est tout à fait conforme aux thèmes du récit, l’ennui, la fatigue, l’attente, le traumatisme (pour la répétition), etc. Pourtant je trouve qu’il y a une qualité particulière à Marguerite Duras, de dire les choses simplement et de façon parfois très élégante, qui ne me privera pas de découvrir ses autres romans, et même de relire celui-ci.

 

Marguerite Duras commence l’écriture de ce roman en 1947, et il sera publié trois ans plus tard (1950) chez Gallimard.  Et c’est à partir de ce roman, dans lequel elle y insère des éléments autobiographiques, que sa carrière littéraire commence véritablement.

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