Laurent Mauvignier, Loin d’eux

Laurent Mauvignier, Loin d’eux

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« Pour le reste on ne sait jamais ce qui se passe vraiment dans la tête des gens, même de nos enfants, parce que leur vie on ne la voit jamais comme elle est en vrai, juste comme devant nous se présentent les apparences qu’elle nous donne. Leur vie aussi avec les mensonges que nous on a, les petites choses qu’on garde tous en soi et qu’on partage parfois avec d’autres personnes que celles avec qui, vraiment, il faudrait parler. En buvant mon café j’ai dit : question de force aussi. Dire ce qu’on a sur le cœur, sans vouloir faire mal, c’est difficile, et peut-être simplement il n’a pas pu à cause  de la peur qu’il avait de vous faire mal, et puis voilà, cette force qu’il n’a pas eue, elle s’est retournée contre lui, et un moment sans doute il n’a rien pu contre elle. »

Peut-on parler du silence en littérature ? Peut-on mettre des mots sur ce qui est proprement inconcevable, indicible ? Et puis, comment parler du silence en littérature ? Comment donner matière aux mots, matière au langage pour exprimer une émotion, un sentiment que personne ne semble pouvoir comprendre ? C’est le défi que se lance Laurent Mauvignier dans son premier roman, Loin d’eux.

Loin d’eux est un récit poignant de ce que chacun ressent lorsqu’un membre de la famille se donne la mort : choc, culpabilité, incompréhension, confusion, colère, tristesse,… Fragmenté, disloqué, le récit nous dévoile les tourments intérieurs des personnages accablés par la mort de Luc : ses parents Marthe et Jean, son oncle et sa tante Gilbert et Geneviève, et sa cousine Céline.  Les personnages cherchent à comprendre le silence et le vide de la solitude qui a emporté leur fils. Ils se remémorent des instants, cherchent des indices, des clés qui auraient pu éviter ce drame. Mais surtout, ce qu’ils cherchent, ce sont les mots. Ils se battent avec eux, les mots. Les personnages sont véritablement confrontés à une lutte intérieure avec le langage, les mots qui se dissimulent, qui tranchent, qui hurlent, qui tuent.

Loin d’eux c’est le récit de l’abîme du silence et de la solitude. Les personnages subissent à leur tour le silence qui a causé la mort de leur fils. C’est un silence qui s’abat sur eux. Ils ressentent le poids de la solitude, le poids de la dépression, de la mélancolie, de la douleur, de la souffrance. Le non-dit, l’impossibilité de communiquer avec l’autre, ce qui aurait pu être évité et ce qui ne l’a pas été. Comment utiliser ce matériau qu’est le langage après un drame qui a lui-même été provoqué par la déficience de ce langage ?

Loin de sombrer dans le pathétique, Laurent Mauvignier nous fait ressentir cette souffrance qui pèse littéralement au fond du corps et de l’âme. La mort demeure imprononçable, il y a des phrases qui restent inachevées. La douleur est telle que le langage se dérobe aux personnages. Ils ne contrôlent pas les mots qui sortent de leur bouche, quand ils sortent. Quand le langage verbal fait défaut, les mots et les émotions se matérialisent dans les gestes, les sons, l’espace et le silence.

Laurent Mauvignier fait parler le silence dans sa dimension la plus sombre, la plus mélancolique, mais surtout la plus douloureuse. Le silence n’a rien de paisible ou d’agréable. C’est une entité qui pèse dans l’atmosphère, qui pèse à l’intérieur des personnages.

« A se taire aussi on savait bien ce qui se passait, dans nos têtes à tous les deux, à Jean surtout que je regardais, lui dont le regard se perdait sur ses chaussures, avec ses pieds qui grattaient le sol, la terre dure et sèche, poudreuse au-dessus, de la poussière qu’il y avait sur les souliers et les tapotements secs qui ne couvraient rien du silence dans lequel on était, car maintenant je sais qu’on était dans le silence, que le silence ce n’est pas quand il n’y a pas de bruit, ou qu’on entend rien, ou quand tout seul on se repose. Ça tombe dessus. Le silence à cause du soir qui allait venir, l’atmosphère obscure aussi qui descendait en nous. »

Loin d’eux c’est aussi le récit de Luc. Luc est passionné de cinéma, et lorsqu’il s’installe à Paris il raconte sans cesse à ses parents qu’il passe ses après-midi au cinéma. Mais très vite, s’éloignant des salles de projection, Luc ne fait plus que la collection des affiches de films : des images fixes, immobiles, sans vie. Son récit est poignant, saisissant. Nous sommes livrés aux tourments intérieurs d’un être figé, envahi par l’angoisse, la solitude qui pèse, le vide. Si Luc préfère se noyer dans le mensonge, dans l’illusion de mener une (bonne) vie, c’est parce qu’il est incapable d’exprimer ce vide, proprement indicible, qui l’accable. Ce secret, ce silence qu’il maintient, c’est un fracas, un abysse qui se creuse, s’élargit, entre lui et les autres, une barrière infranchissable.

« Je ne l’ai pas revue et qu’est-ce que j’aurais vraiment à lui raconter, pas envie d’écrire que tous les jours ça glace, avant d’aller bosser, une heure au moins avant, que je perds étendu sur mon lit, avec comme épaisseur dans mon sang, un poids qui me rend lourd de partout, qui m’ankylose jusque dans mon cerveau et vide mon corps de moi, mon corps granit. »  

J’ai adoré ce texte, il est vraiment saisissant. Certaines phrases sont glaçantes, parfois si intenses qu’il m’a fallu poser le livre pour respirer, encaisser l’émotion. J’aime particulièrement la profonde maîtrise stylistique de Laurent Mauvignier. Les phrases sont longues, les propositions se superposent de la même manière que l’esprit s’emballe et se perd dans un flot incessant de pensées multiples. Il faut parfois des lignes, des pages pour retranscrire une émotion, mettre un ou des mot(s) sur ce que l’on ressent. C’est cette difficulté à communiquer, brillamment écrite et transmise dans ce roman, que j’ai apprécié. Il ne me semble pas qu’on puisse sortir indemne d’une telle lecture.

 

Loin d’eux (1999) est le premier roman de Laurent Mauvignier. Je vous parlerai bientôt d’Apprendre à finir (2000), son deuxième roman que j’ai aussi beaucoup aimé. Je ne peux aussi que vous recommander la critique de Michèle Gazier, Le poids des silences pour Télérama (14 avril 1999) que je trouve excellente (et qui m’a beaucoup influencée).

 

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