Fanny Taillandier, Par les écrans du monde

Fanny Taillandier, Par les écrans du monde

Fanny Taillandier

« On nous raconte depuis cinquante ans une histoire où les gratte-ciel en acier et les avions au kérosène supportent ensemble notre poursuite du bonheur, dont ils sont à la fois l’outil et l’effet ; c’est grand et beau et prestigieux. Mais voilà que sur nos écrans habituellement dociles les avions percutent tout à coup les gratte-ciel et les détruisent. Comme des cellules cancéreuses, les images recombinent le génome de notre monde en un signal toxique et le propagent à la vitesse de la lumière, nous laissant ébahis devant les téléviseurs. »

Dans son nouveau roman Par les écrans du monde, Fanny Taillandier revient, 17 ans après, sur cette journée du 11 septembre 2001, journée fatidique, tragique, marquant l’entrée de la société dans une nouvelle ère : le début du 21e siècle, l’invasion des images dans notre quotidien.

Par les écrans du monde s’ouvre sur l’appel téléphonique d’un père qui prévient ses enfants, Lucy et William, qu’il va mourir. Nous sommes le 11 septembre 2001, « le soleil envahi le ciel de l’Amérique. Le ciel est d’une pureté incroyable. » Lucy travaille pour la firme anti-risque AON et s’apprête à monter dans l’ascenseur qui l’amènera tout en haut de la Tour Nord du World Trade Center lorsque l’avion percute la Tour. Lucy se retrouve coincée, enfouie sous les décombres du WTC. William, vétéran de l’US Air Force est désormais directeur de la sécurité de l’aéroport de Boston, et se trouve figé, foudroyé par les images qui défilent sur son écran. A travers l’enquête menée par l’Agent du FBI, nous est livré le récit de l’architecte égyptien Mohammed Atta, le terroriste qui a pris les commandes du Boeing 767 qui percute la première Tour. Ces trois récits qui s’entremêlent donnent une dimension fictive au roman, permettant dans le même temps des (re)lectures différentes de l’événement.

Lucy est le seul personnage qui vit littéralement l’événement, sous les décombres, mais qui n’en a aucune connaissance. Le récit de Lucy nous plonge dans les souvenirs de sa jeunesse ainsi que dans les enjeux de son rôle au sein de la compagnie AON : anticiper les risques, les dangers, éviter le chaos. Le personnage de Lucy sous les décombres n’est, à mon sens, pas anodin en ce qu’elle incarne tout entier l’effondrement d’un monde où régnaient l’ordre et la maîtrise anticipée du chaos.

« Il se dit : ne pas se laisser happer par les images. »

A travers le récit de William, le roman met en avant la terreur et le pouvoir des images à hanter les esprits. Les images des avions percutant les tours se mêlent aux souvenirs de ses missions au sein de l’US Air Force, et notamment de l’ « opération Tempête » à Mogadiscio. Le sentiment d’angoisse et de désorientation totale est parfaitement incarné par le personnage de William, incapable de distinguer le réel de l’imaginaire, la réalité de la fiction, le présent des souvenirs. Mais William, c’est aussi le personnage qui passe de fervent patriote au citoyen déçu remettant en cause la version officielle des attentats.

Le récit de Mohammed Atta nous montre l’infiltration transparente du terroriste dans la société. La clé : ne rien faire de suspect, ne pas se faire remarquer. Mohammed Atta semblait n’être qu’un étudiant d’architecte très sérieux et un pilote en formation très prometteur. La trajectoire Boston – New-York, il la connait bien et le 11 septembre 2001, seul le virage en direction du WTC est un peu abrupt, manque de finesse.

Ce que je trouve particulièrement intéressant chez Fanny Taillandier, et ce qui fait que j’apprécie énormément ce texte, c’est la structure du roman ainsi que l’écriture. Par les écrans du monde accorde une place importante aux images, tant dans leurs capacités à raconter/montrer le réel que dans leur capacité à susciter tout un imaginaire. Le roman se présente alors comme une succession d’images non pas montrées, mais racontées, écrites. La narration oscille entre un narrateur à focalisation interne qui retrace le récit des personnages, ainsi qu’un narrateur-nous, c’est-à-dire les téléspectateurs qui témoignent de ce qu’ils voient ou imaginent voir. Ce narrateur-nous permet d’ailleurs à Fanny Taillandier d’émettre, peut-être pas un contre-discours, mais du moins un récit alternatif à celui imposé par les médias et l’instance politique. Ce narrateur-nous s’exprime d’ailleurs à la fin du roman en parallèle au fameux discours du président à la suite des événements :

« Nous aussi, W., nous aimons raconter des histoires. Nous aussi, avec nos angles morts nos désirs et nos ambitions confuses, nous allons en fabriquer d’autres. Des dizaines. Des centaines. Nous démontrerons que ton récit ne tient pas, nous inventerons d’autres versions, avec pilotes, sans pilotes, avec avions, sans avions. Tu le sais bien, qu’à tout le moins ces images signent la fin du monopole du mythe. Les pierres qui tombent, nous en réinventerons inlassablement le sens, nous les reprendrons pour construire d’autres royaumes. »

Nous comprenons donc, d’emblée à la simple lecture du titre, que Fanny Taillandier fait le choix de raconter l’événement du point de vue du témointéléspectateur. Car en effet, la particularité de cet événement est que justement il est événement à partir du moment où il est projeté et réalisé en direct, sur toutes les chaînes nationales et internationales. Le monde entier a les yeux rivés sur son écran, le monde entier est témoin (spectateur ?) de la catastrophe. Les médias participent à la dramatisation de l’événement ainsi qu’à la production d’une sorte de catharsis collective universelle où « nous sommes tous Américains », et c’est d’une certaine manière ce que Fanny Taillandier retranscrit et tente de dépasser dans son roman.

J’ai choisi de travailler principalement sur ce texte pour mon mémoire de master, qui, vous l’aurez compris, traite de l’événement du 9/11. Ayant déjà lu ce texte plusieurs fois dans des perspectives d’analyses différentes, je ne me souviens plus exactement des sensations qu’a provoqué la première lecture. Je ne dirais pas que le texte m’a bouleversée, mais plutôt qu’il m’a stimulée ; vous savez comme quand ça bouillonne là-haut dans l’esprit, les observations, les analyses qui fusent, le cœur qui bat à pleine vitesse parce que, oui vous sentez que vous avez des choses à dire sur ce texte, vous avez des problématiques, des plans qui se construisent, vous contractez tous vos muscles parce que vous n’en pouvez plus, vous voulez arriver à la fin du roman pour entamer vos recherches… Non, ça ne vous arrive pas ?

Bref, ce roman est d’une richesse incroyable.

 

Par les écrans du monde est le troisième roman de Fanny Taillandier paru à la rentrée littéraire de septembre 2018. Elle a aussi écrit Les Confessions d’un monstre publié chez Flammarion en 2013 et Les Etats et Empires du lotissement Grand Siècle, paru aux PUF en 2016, a reçu le prix Fénéon en 2017.

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