Laurent Mauvignier, Apprendre à finir

Laurent Mauvignier, Apprendre à finir

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« Combien de temps pour comprendre que son corps était guéri, que c’était un corps d’homme et qu’il devait bien avoir l’appétit des hommes. Que je n’étais jamais redevenue sa femme, redevenue une femme, n’importe laquelle, n’importe, mais que j’étais seulement la porteuse de bols, l’odeur de vermicelle, un manteau de laine qu’il n’aimait pas, que j’étais des fleurs dans un vase qu’il m’aurait jeté au visage pour ne plus le voir, ni mes sourires, ni mes demandes, ni mes cheveux qui tombaient dans les yeux pour que lui ne voie pas comment je les baissais – maintenant, puisque plus jamais il ne m’a regardée comme les hommes regardent les femmes. »

Lui, il ne rentrait plus le soir. Elle, elle attendait nerveusement, tristement, qu’il revienne de cette autre maison, de chez cette autre femme. La relation brisée, l’étincelle amoureuse éteinte, la vie de famille chamboulée. Mais lui a cet accident, et elle, la narratrice, voit dans ce long rétablissement la possibilité que leur amour renaisse, que le nous revienne. Désormais, l’autre femme n’existe plus. De retour de l’hôpital, à la maison il n’y a que lui, elle, et leurs deux enfants Renaud et Philippe.

Apprendre à finir est le récit de ce couple, enfin surtout du combat de la femme – la narratrice – pour récupérer son mari. Si le roman débute par le sentiment de joie qui anime la narratrice à pouvoir s’occuper de son mari et le garder tout près d’elle, l’espoir en ce que leur situation revienne à la normale s’effondre au fur et à mesure que l’on avance dans le récit. En effet, la narratrice est vite rattrapée par les souvenirs douloureux de la liaison de son mari. La blessure qu’elle avait si naïvement refoulée réapparaît, et l’intensité de celle-ci augmente à mesure que son mari se rétablit. Elle ne parvient pas à partager le bonheur de celui-ci lorsqu’il n’a plus besoin de son aide pour se lever, s’habiller ou se déplacer, car justement à présent il peut s’enfuir, l’abandonner, la retrouver elle, l’autre.

« Son sourire m’accueillant au-dessus des parterres d’iris. Ma bouche qui voulait rendre le sourire et qui restait figée sur les joues, idiote, muette, incapable et je me revois descendant au sous-sol avec le guidon entre les mains, moi qui marchais à côté du vélo, sentant ma gorge qui devenait sèche et puis ce trouble dans les jambes, les mains, les doigts qui se crispaient sur le guidon ; et comment c’était de m’avouer la douleur que j’avais de le savoir guéri maintenant, de savoir qu’il était là-haut, habillé, qu’il avait quitté son pyjama tout seul et que maintenant il pouvait à nouveau tout recommencer. »

Amour et haine, espoir et désillusion, guérison et effondrement, souffrance physique et souffrance psychique, tels sont les thèmes de ce roman. Apprendre à finir est bien le récit schizophrène d’une femme qui donne tout pour son mari, mais qui est en même temps terriblement blessée, détruite. C’est au cours de ces lignes où la narratrice revient sur ses émotions et ses sentiments, que Laurent Mauvignier fait scrupuleusement ressentir la souffrance et la déception de cet être déchiré.

Apprendre à finir est un terrible récit sur la possessivité conjugale qui ne se résume, malheureusement, qu’à l’échec. Loin de réapprendre à s’aimer et à vivre ensemble, le récit est celui d’un long et lent processus de détachement et de déconstruction du couple dans l’imaginaire de la narratrice. Il n’est pas toujours évident d’accepter le départ de l’autre dans une relation, encore moins d’accepter que l’autre en aime un.e autre, et ce sont ces sentiments de jalousie, d’incompréhension et d’amertume qui sont merveilleusement retranscris dans ce roman.

J’ai été de nouveau conquise par la plume de Laurent Mauvignier, avec ces phrases longues, coupées, saccadées, qui rendent compte des sentiments de la narratrice. La structure en fragments démontre le récit schizophrène où s’y oppose l’intérieur profondément blessé de l’être aux efforts entrepris pour empêcher la manifestation physique et émotionnelle de cette blessure. Un roman tout aussi bouleversant que le premier. Hâte de découvrir les suivants.

Apprendre à finir est le deuxième roman de Laurent Mauvignier paru en 2002 aux Editions de Minuit, il reçoit le prix du Livre Inter en 2001.

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