Annie Ernaux, Les Années

Annie Ernaux, Les Années

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« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. »

J’ai refermé le livre au bout des vingt premières pages, déçue, parce que je ne comprenais rien. Mais quand même, j’avais aimé La Place… Alors le lendemain j’ai repris Les Années, plus calmement, et petit à petit j’ai commencé à entrevoir le sens de cette écriture singulière. Entre le plaisir et la nostalgie de l’avoir terminée, je dois dire que cette lecture me laisse admirative d’Annie Ernaux.

Les Années, c’est une auto-socio-biographie qui relate la vie d’une femme – la sienne, « elle » – des années 1940 à nos jours. C’est le récit d’elle mêlée au récit collectif de la société dans laquelle elle se trouve. Pas même un récit d’ailleurs, plutôt une résurgence du passé à partir de sa mémoire et celle de la société. Les Années, c’est une succession d’arrêts sur images de l’époque. En s’appuyant sur les photographies à travers le temps, Annie Ernaux met « en mots le monde », la mémoire collective, et individuelle, avant que celles-ci n’échappent.

Au cours des Années on suit l’évolution d’une société qui se matérialise, qui se complexifie. Une société qui peu à peu absorbe ses individus dans l’obnubilation de la consommation : abondance des objets, des marques, de la publicité, des hypermarchés, l’apparition d’Internet, des téléphones mobiles et des ordinateurs qui s’introduisent presque clandestinement dans la vie,… Une société aussi qui se libéralise, ce qu’Annie Ernaux montre très bien à travers ce pronom « elle ». On ne peut faire abstraction de l’évolution de la sexualité (sa perception, sa libéralisation) ou bien des droits des femmes et de leur (notre) place dans la société. Mais c’est aussi une société marquée par le sida, son tabou et sa lutte. Annie Ernaux rend compte, dans cette captation du réel, d’un certain sentiment de déperdition de soi, de perte de l’être humain au profit de l’individu aliéné à la consommation. C’est aussi ce pourquoi elle ressent le besoin d’écrire, le désir de garder une trace de cette société dans laquelle la notion du temps semble de plus en plus abstraite, voire absente.

 « notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux du temps »

La thématique du temps qui passe ne se réverbère pas uniquement à la lumière de la société qui évolue. Elle se lit entre les lignes, entre la distance imposée par la conscience qui (est) pense au temps d’écriture, et la conscience qui fut sur la photo en noir et blanc. Annie Ernaux creuse ce souci de l’évolution de la conscience, qui n’est jamais la même : retrouver une sensation à la manière de la madeleine de Marcel Proust, en regardant une photographie ou en se plongeant dans de vieux journaux. Entre journal collectif de la société de l’après-guerre à celle du début du 21e siècle, et mémoires personnelles, individuelles, Annie Ernaux dresse le portrait d’un temps fuyant, d’une femme témoin de son époque. Cette femme qui ne trouve pas sa place dans la société, qui « ne se sent nulle part, seulement dans le savoir et la littérature ». Cette femme aussi qui, depuis ses vingt ans a un projet d’écriture : celui-ci même, aboutit, réussi.

Vivant dans une société où la notion du temps est menacée par l’effet d’immédiateté et d’ultra-connectivité, c’était un plaisir de se plonger dans Les Années, de prendre le temps de s’arrêter sur des moments d’une époque qui nous paraît si lointaine, de ce passé qu’on a tendance à négliger, voire nier. Et pourtant, c’est ce passé qui nous a construit, qui a construit la société d’aujourd’hui.

Et puis évidemment, plus j’avançais vers le 21e siècle, plus je me demandais comment Annie Ernaux allait parler du 11 septembre. Intéressant. C’est peut-être le seul événement, la seule actualité qui fait l’objet de 4 paragraphes consécutifs. Dans lesquels aussi un je – pas nécessairement le sien – apparaît. C’est dire combien cet événement a bousculé le monde ! Annie Ernaux témoigne même de cette rupture dans l’ordre du monde, ce passage dans une autre époque : celle de l’après 11 septembre (post 9/11).

Les Années : lecture incontournable pour toute personne s’intéressant aux enjeux de la littérature et de la société contemporaines.

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008.

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