Maylis de Kerangal, Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants

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« Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. »

Réparer les vivants est un roman à couper le souffle. C’est un profond mélange de tristesse et d’espoir, de sensibilité et de rationalité, de deuil et d’action, de vie et de mort. Je l’ai lu d’une traite, et je ne pense pas qu’il soit possible d’en faire autrement. Au-delà du récit d’une transplantation cardiaque, Réparer les vivants explore la profondeur de l’humanité, tant à travers la fonction organique du cœur que par la représentation symbolique de sa charge émotionnelle.

*

Simon Limbres ne se sent véritablement vivant que lorsqu’il percute les vagues avec sa planche. Mais ce dimanche matin, au retour de la session de surf, lorsque la voiture des trois garçons percute de plein fouet un poteau, Simon est projeté par-dessus le parebrise. Traumatisme crânien, coma encéphalique, autrement dit, Simon Limbres est mort. Et pourtant, son cœur bat toujours.

Marianne et Sean ont à peine le temps de digérer l’accident de leur fils, de concevoir ce corps alimenté par les machines comme mort, cet esprit qui semble simplement endormi dans une chambre d’hôpital –peut-être encore assoupi par la session de surf quelques heures plus tôt –, qu’ils doivent rapidement prendre une décision. Simon sera-t-il donneur d’organes ?

Thomas Rémige sait que c’est un entretien douloureux, difficile, voire irrespectueux, insultant envers les parents. Mais il faut faire vite, les organes ne vont pas rester intact encore très longtemps. Et Simon, c’est le donneur Cristal. Il peut réparer les vivants, sauver des vies, plusieurs vies.

Réparer les vivants, mais à quel prix ? Peut-on véritablement recevoir, accepter le cœur de quelqu’un d’autre – cet autre qui n’a vraisemblablement pas souhaité faire don de son cœur ? C’est, entre-autre, à travers le personnage de Claire, juste avant la transplantation cardiaque, que l’auteure nous livre ici une réflexion sur le don, du moins l’autre facette.

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Loin de livrer un récit sombre sur la mort et le don d’organes, Réparer les vivants est un magnifique roman sur la générosité, l’espoir et finalement l’empathie. La mort de Simon, bien qu’accablante, est un miracle, une sacralisation, une offrande pour des êtres dont la fragilité humaine est menacée. La mort cérébrale de Simon, c’est le début d’une nouvelle vie pour certains. Alors que la demande d’extraction des organes de Simon peut surprendre dans les premières pages, c’est finalement de la compréhension que nous ressentons en lisant les gestes, les mots et le ton de Thomas Rémige, tous scrupuleusement calculés et exprimés en toute honnêteté.

La plume de Maylis de Kerangal est saisissante. C’est une écriture de l’urgence de la situation, de l’emballement des émotions, des états d’âmes : écriture dynamique au rythme binaire du temps qui presse ou de l’accélération cardiaque, les phrases se chevauchent, les mots sont puissants, ils donnent « l’impression de faire péter une bombe ».

Peut-être peut-on mesurer la captation du réel dans cette fiction, justement dans cette suspension du temps. Ce roman s’ouvre tôt le dimanche matin et continue jusque le lendemain matin sans interruption. Pendant vingt-quatre heures, des échanges, des opérations ont lieu dans un lieu principal – l’hôpital. Seuls les personnages concernés par la situation de Simon sont vivants, ce sont eux qui tissent le récit par leurs discours ou leur fonction dans le roman. D’ailleurs, l’introduction des personnages par leur fonction est un procédé assez intéressant en ce qu’il permet d’accentuer cette dynamique du roman qui se tisse, et illustre aussi cette idée de collectivité liée par ce cœur qui bat toujours en salle de réa. Réparer les vivants rend compte d’une réalité complexe sans en alléger ses contours : la difficulté des métiers des médecins, chirurgiens, la description extrêmement précise et maîtrisée des opérations, de la transplantation cardiaque, du retrait des poumons, des reins, du foie,…et puis évidemment de toute une réflexion sur le don.

Réparer les vivants est paru en 2013 aux éditions Verticales (2014 chez Folio Gallimard) et a reçu de nombreux prix littéraires (le prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama 2014 ; le Grand Prix RTL-Lire 2014 ; le prix des lecteurs L’Express ; BFMTV 2014 et le prix Relay des Voyageurs 2014 avec Europe 1).

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