Marielle Macé, Nos cabanes

Marielle Macé, Nos cabanes

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« Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner des possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs. »

A l’heure où les manifestations pour le climat se multiplient, où l’inaction des gouvernements met en péril l’avenir de la Terre, et par conséquent celui de l’humanité toute entière, où la perte d’espoir fait son chemin, que faire ? Est-il vraiment trop tard pour sauver la planète ? Si nombre de militants ont pris la parole ces derniers mois, ces dernières années même, pour faire avancer les choses, n’oublions pas la littérature. Et pour ce, le texte de Marielle Macé, texte qui oscille entre « l’essai-poème » et le « pamphlet créateur » (*), offre une réflexion intéressante sur les conditions pour habiter ce monde abîmé autrement.

Nos cabanes est donc un essai en trois parties (« Les Noues », « Nos cabanes », « Un parlement élargi ») dans lequel Marielle Macé appelle à l’éveil d’une conscience et d’une perception nouvelle sur l’écologie, le lien social, mais aussi et surtout sur le vivant.

Marielle Macé fonde sa réflexion à partir de la situation sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et plus précisément à partir de ce lieu-dit : la Noue. La noue, nous explique-t-elle, est un « fossé herbeux en pente douce, aménagé ou naturel qui recueille les eaux, permet d’en maîtriser le ruissellement ou l’évaporation, de reconstituer les nappes souterraines et de ménager les terres. » Ainsi, s’il est urgent de défendre Notre-Dame-des-Landes d’un point de vue écologique, il est tout aussi important de prendre en compte cette urgence dans sa dimension sociale, car la noue est tout autant un territoire où circulent des idées, des vies, des liens. Jouant sur la phonétique de la noue, Marielle Macé entreprend l’appel d’un nous, collectif, à reconstruire, à défendre – dénouer, renouer ce collectif, ce je élargi afin de se donner les moyens pour habiter le monde.

De fait, il ne faut pas fuir le monde ou s’en isoler, ne pas non plus abandonner la terre et la vie, mais « faire des cabanes : imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé. » L’enjeu est donc d’inventer de nouvelles formes pour habiter le monde, mener des actions, penser et écrire les lieux et le temps – et prioritairement l’avenir. Les cabanes, ce sont des lieux refuges, des territoires que l’on construit à partir de ce que l’on a (matériaux, objets, imagination, mots, paroles,…). Mais cette entreprise doit être collective, et Marielle Macé insiste bien sur ce point. Au-delà, ou même avant de se proclamer individuellement éco-responsable, il est nécessaire de nouer un nous solide, et de réfléchir ensemble aux possibilités pour habiter et vivre le monde.

« La terre se fait entendre, le parlement des vivants demande aujourd’hui à être élargi. »

Or, réfléchir ensemble à ces possibilités ne se limite pas à une discussion d’individu à individu, mais doit en effet s’élargir au vivant, c’est-à-dire à la terre, aux rivières, aux arbres, aux animaux, etc. Autrement dit, est concerné tout être vivant habitant la planète. En ce sens, Marielle Macé postule que le monde a des idées, et dire que celui-ci a des idées, c’est dire « que la terre n’est pas muette ». Elargir le parlement des vivants est donc impératif pour sauver et garantir l’avenir, et ce, en étant à l’écoute de la terre et de la vie, de toutes les vies. Elle prend pour exemple le chant des oiseaux, auquel on devrait porter plus d’attention. Si le chant de l’oiseau signifie sa joie et son allégresse face au monde et à la nature, ne plus l’entendre, aujourd’hui, est inquiétant. De même, face à cette nature qui disparaît, ne doit-on pas entendre le chant de l’oiseau, aussi rare et minime soit-il, comme un cri d’alarme ? C’est donc une philosophie de l’écoute que nous devons développer. Car en effet, l’enjeu pour l’écologie ne peut se limiter à la recherche de moyens pour réparer ou préserver la vie, mais doit justement désirer la vie, doit créer une amitié, nouer un lien, l’écouter.

Ainsi, qui d’autre que la littérature peut écouter attentivement et donner un sens à ce qui ne parle pas ? La littérature, et uniquement la littérature peut élargir notre perception. Plus précisément, c’est à la poésie, aux poètes, à qui il revient d’endosser le rôle d’allié et de faire entendre « sa force de vérité écopolitique. » Car, « poser que le monde a des idées, les entendre et les suivre, le poème sait très bien faire ça, lui qui écoute les choses signifier, gémir, rêver, lui qui emploie son effort à qualifier ces voix non-voix, ces pensées non-pensées. »

*

Revient-il alors à la littérature de se concentrer sur une écopoétique et de s’ancrer dans une dimension profondément écopolitique pour sauver le monde ?

*

J’ai trouvé cet essai de Marielle Macé très intéressant, et il m’a beaucoup plu notamment pour la diversité des références et le croisement des disciplines (sciences humaines et sociales, biologie, anthropologie, littérature, philosophie,…) au sein d’une même cause à défendre : l’avenir de notre planète, l’avenir de l’humanité, tant dans ses rapports humains (ou devrais-je dire vivants) que sociaux. Il s’agit avant tout de redéfinir notre rapport à la nature, au vivant, mais aussi redéfinir notre rapport au social, à l’humain, et de recréer des liens. Et s’il faut construire des cabanes, non pas pour se protéger, mais pour affronter et lutter pour ce monde qu’on abîme, je suis plus que convaincue que la littérature saura porter le monde.

*

Cet essai est paru aux éditions Verdier en 2019. Marielle Macé a notamment écrit d’autres essais tels que Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 (2017) ou bien encore Façons de lire, manières d’être (2011).

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