Nathacha Appanah, Le Ciel par-dessus le toit

Nathacha Appanah, Le Ciel par-dessus le toit

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« Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu’il n’avait pas trouvé mieux que l’empêchement, l’éloignement, la privation, la restriction, l’enfermement et un tas de choses qui n’existent qu’entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c’est-à-dire des gens qui filent droit. »

Si Le Ciel par-dessus le toit s’ouvre tel un conte, c’est une malheureuse petite histoire qui nous est racontée. Ce roman est un récit touchant sur des personnages sujets à l’enfermement, où se mêlent à la fois douceur et amertume. Car par-delà les barrières imposées, les personnages distinguent une lumière azurée et s’y accrochent, jusque la fin du récit.

Loup a dix-sept ans et ne voit pas le monde comme les autres, c’est-à-dire qu’il fait attention aux détails. Mais la difficulté pour Loup, en dépit de son nom d’animal sauvage, est de ne pas laisser son corps prendre le dessus de ses crises d’angoisse. Une nuit, à la suite d’un terrible rêve, Loup est arrêté par la police pour avoir conduit pendant sept heures, sans permis, et avoir provoqué un accident en roulant à contre-sens sur l’autoroute. Mais c’est une victoire pour Loup. Puisque la maison d’arrêt de C. dans laquelle il est placé, se trouve tout près de la commune où vit sa sœur, Paloma, qu’il n’a pas vu depuis dix ans.

Ce pays, c’est ce roman où toutes formes d’emprisonnement s’entrecroisent. Eliette, puis plus tard Phénix, Paloma et Loup, sont tous contraints à l’enfermement. Coincée entre les quatre murs familiaux et ce corps, élevée comme une petite Lolita par ses parents, Eliette trouve refuge dans la cabane qu’elle a construite dans sa chambre. Elle contient ce chagrin et ce silence au plus profond d’elle-même, jusqu’au jour où elle brise les chaînes, disjoncte littéralement sur scène, et renaît de ses cendres sous le nom de Phénix. Paloma et Loup souffrent de l’enclavement de leur maison et de l’amour « indifférent » de leur mère, du moins tel est leur ressenti. Quant à Loup, enfermé derrière les barreaux de sa petite cellule à la maison d’arrêt de C., il ne parvient pas à porter ce nom d’animal que lui a donné sa mère pour affronter la vie avec force. Et d’une certaine manière, lorsqu’il devient Ecrou 16587, il se sent libéré d’un poids, celui « de ne pas être le fils idéal »*.

Paradoxalement, derrière le sombre récit de ces personnages, qui semblent être réduits à l’enclavement de leur existence, la lumière transperce les murs, transperce le toit. Ce bleu, que l’on retrouve dans le poème de Verlaine « Le ciel est par-dessus le toit, | si bleu, si calme ! », surplombe le roman, guide les personnages vers la sortie et les éclaire sur leur place dans le monde. Que ce soit la grande porte bleue de la maison d’arrêt, le rêve d’un ciel ou d’une mer bleue, toujours, les personnages ont le regard porté vers la beauté du dehors – tel le poème de Verlaine – alors que l’intérieur, du lieu où ils se trouvent, est terrible. Ce bleu qui agit comme une lueur d’espoir pour les personnages, apaise leur existence, constitue toute la beauté du roman. Car d’une certaine manière, il y a un sentiment de légèreté qui se dégage à la lecture de ce texte, par ce souffle qui justement balaie le poids de la souffrance et du manque.

Dans ce roman, et pour Nathacha Appanah, l’enfermement ne se réduit pas à un lieu précis. Certes celui-ci débute par Loup dans un fourgon en direction de la Maison d’arrêt de C. (prison), mais ce sur quoi le récit éclaire, c’est que les personnages sont à la fois leur propre prison et leur délivrance – ils possèdent en eux la clé de leur liberté. Le corps, l’image, le rôle à jouer, les relations entre les uns et les autres, sont tous des formes d’emprisonnement. Et finalement, ce que l’on tire de cette lecture, c’est qu’un regard porté sur soi ou sur le monde, peut littéralement changer la teneur de notre existence.

* * *

Auteure de Tropique de la violence (2016, Gallimard), Prix Femina des lycéens, Prix du roman métis des lycéens) et d’Une année lumière (2018, Gallimard), entre autres, je ne connaissais pas Nathacha Appanah et je suis très heureuse de l’avoir découverte. Je l’ai interviewée pour le magazine Lire*, rubrique « Vu de », où elle revient sur la genèse du roman. Un mélange d’obscurité et de douceur, loin d’être opaque, cette lecture a été pour moi très agréable. Un texte touchant et merveilleusement bien écrit. Je le conseille vivement.

* * *

« Parfois, on aimerait savoir, n’est-ce pas, la nature exacte des paroles : leurs poids sur les âmes, leur action insidieuse sur les pensées, leur durée de vie, si elles sucrent ou rendent amers les cœurs. Iront-elles se loger quelque part dans le cerveau et un jour, on ne sait ni pourquoi ni comment, réapparaître ? Auront-elles un effet immédiat et déclencher colère, tristesse, stupeur ? Seront-elles incomprises, confuses ? »

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