Josselin Guillois, Louvre

Josselin Guillois, Louvre

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« Je suis directeur d’un musée, mais maintenir des peintures accrochées aux murs, à la vue de tous, dans un lieu pensé pour exhiber, ça me rend malade, j’ai l’impression qu’elles sont aliénées, les savoir et les voir en parfaite sécurité, dans les meilleures conditions de conservation, ça amoindrit ma passion. Le musée nous pousse à célébrer une toile, et du coup ses trésors c’est comme une tyrannie de l’extase, on crée les conditions despotiques de l’admiration. Une fois entrés dans l’enceinte du Louvre les toiles se transforment en chefs-d’œuvre, elles deviennent des têtes de Méduse, tout est fait pour que le regardeur se trouve pétrifié de terreur et d’éblouissement, ça m’accable. Vous vous pâmerez devant Raphaël, ou vous n’y comprendrez rien : c’est ça que j’entends, c’est ça qu’intime le musée. Donc ce qui arrive en ce moment m’amuse un peu. »

Que serait devenu le musée du Louvre si, lors de la Seconde Guerre mondiale, le directeur du musée Jacques Jaujard n’avait pas entrepris d’évacuer les œuvres hors des murs ? Josselin Guillois, livre un premier roman original, Louvre (Seuil), dans lequel il retrace la migration des œuvres à travers la France. Si monsieur Jaujard semble être le héros de cet épisode historique, dans ce texte, ce sont trois femmes qui jouent un rôle tout aussi –voire même plus – important que lui. Sans Marcelle, Carmen et Jeanne, les œuvres du Louvre auraient bien pu sombrer avec le nazisme. Trois femmes prennent donc la parole, dans leur journal, tout en développant une relation intime et personnelle avec l’art.

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Du château de Chambord, à l’abbaye de Loc-Dieu en traversant la Loire sur des péniches, les œuvres d’art n’ont jamais été aussi vivantes. A travers le journal de ces trois femmes, nous suivons donc le parcours des œuvres du Louvre, certaines à l’abri de la guerre et d’autres malheureusement sous contrôle de l’armée et de l’administration allemandes. Le premier journal appartient à Marcelle Jaujard, la femme de Jacques, et conte l’évacuation des œuvres du Louvre durant l’été 1939 vers le château de Chambord à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Le second est tenu par Carmen Leloup, fille de conservateurs et nièce de Jacques, au printemps 1940, du château jusqu’à nouvelle déportation des œuvres. Enfin, le troisième appartient à Jeanne Boitel, l’ancienne petite amie du directeur du musée qui entre au service de la Résistance durant l’hiver 1942.

Jacques Jaujard risque sa vie pour le musée, protégeant les œuvres d’art comme ses propres enfants. Et cette comparaison n’est pas anodine. Car ces trois journaux, outre relatant les épisodes historiques de la migration des œuvres, retracent, au sein même de leur propre art – la littérature – les étapes de la vie humaine : la fécondité, la maternité, la puberté et la mort. Art et vie nouent un rapport indissociable – la fin du roman semble le confirmer, mais je ne spoilerai pas – et permet d’interroger l’art sous différents angles : esthétique, intellectuel (savoir et connaissances) et politique.

Ainsi, en contemplant les œuvres d’art restantes, Marcelle Jaujard se prend d’un désir fou à tomber enceinte. La pulsion maternelle est ici intimement liée à l’art, et aux œuvres du Louvre, dans le sens où c’est en voyant la tristesse de Jacques à vider le musée que son désir de devenir mère s’accroît, jusqu’à supplier la Joconde de lui faire don de la fécondité.

Avec Carmen, qui est en pleine puberté (premiers poils, seins et fesses qui gonflent) et attend impatiemment ses règles, l’art prend ici une dimension bien plus qu’esthétique, et s’insère dans un apport de connaissance, de Vérité. Entourée des nombreuses œuvres d’art au château de Chambord, Carmen cherche des réponses sur son corps de femme en devenir en observant les différents portraits.

« – Tu trouveras des poils dans les peintures de Gustave Courbet. Il a peint plusieurs rousses, c’est un faiseur de chair, chez lui elle a les onctions de la vie. Cherche La Femme aux bas blancs. Mais j’y pense, ta maman n’a pas accroché au-dessus de son lit La Femme à la vague ?

– Si mais ça ne compte pas, c’est que des poils sous le bras…

– Ma chère Carmen, avec Gustave Courbet les cheveux peuvent aussi figurer des poils. Tu connais Jo, la belle Irlandaise ? Elle est gardée dans l’aile ouest. Observe-là, puis change de regard, car dans cette peinture la tête de la femme, pour Courbet, c’est un peu comme son organe génital entouré d’une chevelure de poils. »

Enfin, dans le dernier journal, celui de Jeanne Boitel, l’art est perçu sous son aspect politique. A l’hiver 1942, alors que Jeanne vient d’avorter de façon illégale, elle se retrouve presque immédiatement au service de la Résistance. Les Allemands occupent non seulement le pays mais aussi le musée, interdisant formellement la salle égyptienne au public et en particulier à Monsieur Jaujard. De par ses compétences et son talent de comédienne, elle se retrouve à travailler pour Alfred Rosenberg en tant que conservatrice allemande dans cette salle. Ce journal livre des scènes douloureuses, où l’idéologie prend malheureusement le dessus sur l’art, où les œuvres d’artistes « modernes », ou encore d’artistes juifs sont dites brûlées ou revendues pour financer la guerre (des canons, de la poudre, des armes, etc.). L’art, outre une richesse culturelle, apparaît ici avant tout comme une arme de guerre.

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Il s’agit bien d’un roman, et d’un roman de fiction comme le rappelle l’auteur à la fin de son texte – et la fiction est, selon moi, réussie, aboutie. La forme du journal intime tient véritablement plus en apparence que sur son fond : il y a une trame narrative qui se noue autour de Jacques Jaujard et des œuvres du Louvre, et même si la dimension historique et « informative » est présente en filigrane, c’est davantage le romanesque, les différentes histoires de ces femmes qui prennent le dessus sur l’aspect proprement « diariste ». Bref, c’est que la liberté du roman permet de nombreuses créations, telles que celle-ci, que je vous invite à lire. N’étant pas une grande amatrice d’art – simplement curieuse de temps à autres –, j’ai pris grand plaisir à lire ce roman qui offre une lecture originale et intéressante des différentes œuvres mentionnées, décrites ou analysées.

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