Alexandre Labruffe, Chroniques d’une station-service

Alexandre Labruffe, Chroniques d’une station-service

« Dans les films, la station-service est essentielle : c’est souvent la clef, le pivot du récit. Apparaissant dans les premières scènes (Tchao Pantin, Bagdad Café, Paris, Texas, Le plein de super…), la station-service signe le début de l’aventure, des possibles, lance le début de l’histoire. Elle est l’aurore du récit. Son odeur, son cœur, son décor. Au commencement était la station-service. »

C’est un drôle de titre. Il ne fait pas rêver, il connote immédiatement – à tort ! – avec ennui, et pourtant, il intrigue. En tout cas, moi, malgré une petite grimace devant le titre, il a attisé ma curiosité. Et dès que j’ai débuté la lecture, j’ai été prise dedans. Et c’était drôlement bien ! Et si vous avez fait la grimace devant le titre de cette chronique, alors l’auteur vous a bien eu, vous aussi.

Car les chroniques d’une station-service, est un texte embué d’humour, d’ironie, de sarcasme, et même d’autodérision du personnage-narrateur, le pompiste. A la manière des observations, des pensées que l’on note dans un carnet, le narrateur raconte ses journées, son quotidien à la station-service où il travaille. Conscient de ce que le métier de pompiste représente pour les autres – métier temporaire ou à temps partiel en vue d’un autre projet –, le personnage joue et défait les clichés sur son statut avec le lecteur et les clients. Ainsi, cinéphile, les films qu’il projette sur la petite télévision ne sont pas sans faire écho, de manière grotesque ou caricaturale, au monde et à la société dans lequel il vit, ou encore résonnent-ils magistralement avec un épisode de sa vie.

L’auteur nous plonge au cœur du quotidien d’une petite station-service, très peu fréquentée, et dresse par là même un microcosme de la société de consommation. Que ce soit explicite ou entre les lignes, la société de consommation dans laquelle nous vivons est décrite dans son absurdité et sa grossièreté la plus totale. En fait, le narrateur dénonce une certaine absurdité du monde depuis son centre.

 « Lieu de consommation anonyme, la station-service est le tremplin de tous les instincts. 
Ce que je vends le plus : le Coca Zéro.
Le Coca Zéro. Les chewing-gums. Les chips. Les magazines érotiques ou d’automobiles. Les cartes de France. Les sandwichs. L’alcool. Les barres chocolatées (Mars en tête). Et évidemment l’essence.

Une certaine idée du monde en fait : un monde totalement junkie, dont je serais le principal dealer ».


« Je représente le socle de la société moderne. Je suis au sommet de la pyramide de la mobilité en quelque sorte : le rouage essentiel de la mondialisation. (Sans moi, la mondialisation n’est rien). »

La station-service serait donc « au carrefour du monde », et symboliserait l’essence même de la mondialisation. En ce sens, pouvons-nous y voir une dimension politique et sociale du roman. Car, considérant la station-service le centre du monde (« et pourtant au milieu de nulle part »), ce roman invite à porter un regard plus attentif sur la société, tant sur ses marges que sur son centre, au sens où la station-service apparaît ici comme une réalité augmentée de la société. La grève qui se lève d’ailleurs vers la fin du roman sur la pénurie d’essence n’est pas sans rappeler le contexte actuel (car la grève rappelle que « dehors, il y a un monde, que le monde réel existe, qu’il est hurlant et qu’il a soif  »).

« Devant le présentoir des cartes routières, deux clients s’écharpent sur les décisions d’un gouvernement, qui serait, selon l’un, éclairé, et selon l’autre, obscurantiste. Ma station est devenue une arène politique, un lieu d’échanges et de débat, le pouls, le parlement d’un peuple qui gronde. »

Et au milieu de cette tension qui se noue, il y a le pompiste qui observe en toute sérénité cette population s’affoler.

Le roman semble ainsi élaborer la mythologie de la station-service. C’est-à-dire qu’ici l’auteur dresse la représentation symbolique de la station, qui est donc, comme je l’ai dit plus haut, bien plus qu’un lieu pour faire son plein, mais le croisement de la société de consommation, au carrefour de toutes communications : mobilité, individualisme, consommation, refus de sociabilité, rapports humains, démocratisation (seul endroit où l’on peut voir deux voitures antéposées côté à côte), débats politiques, etc.

Bref, j’ai trouvé ce texte aussi amusant qu’intelligent. Les petites pointes d’ironie sont très sympathiques, et renforcent l’image caricaturale de la société. Il écrit des chroniques très drôles – par exemple : « J’aurais tant aimé être Baudrillard. Courir nu dans les champs » , mais chacun son humour –, et pour éviter de bombarder cette chronique de citations (hum, trop tard ?) je vous invite à découvrir ce premier roman d’Alexandre Labruffe aux éditions Verticales, et vous souhaite de prendre autant de plaisir que moi à le lire.

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