Youssef Abbas, Bleu Blanc Brahms

Youssef Abbas, Bleu Blanc Brahms

« Tout paraissait simple. Contrôle-passe-contrôle-passe-contrôle-passe. Yannick jouait comme Modiano écrit. »


« Depuis trois ou quatre minutes, Hakim avait cédé. Il traverserait la finale de la Coupe du monde au milieu de la Pléiade. »

Que Brahms aurait un jour déclaré « le foot, c’est de l’art » est peu probable, mais ceci n’empêche pas Yousef Abbas de signer un premier roman intitulé Bleu Blanc Brahms aux éditions Jacqueline Chambon. Un texte poétique où la finale de la Coupe du monde de 1998 se joue sur un fond des Danses Hongroises de Brahms, résultant en une symphonie sociale, triomphante et bouleversante.

Le texte se lit telle une partition de cinq heures en pleine écriture, en plein jeu. Le récit commence à 17h30, quelques heures avant le début du match, et suit l’expérience intime de trois personnages : Hakim, Yannick et Guy Lermot. Hakim et Yannick sont amis, dix-sept-ans, le bac en poche et tout l’avenir devant eux. Yannick, lui, a une copine, Marianne – issue d’un milieu bourgeois, autrement dit, à l’opposé du sien – qu’il a séduit en envoyant des poèmes par textos. Son « vice » comme il l’appelle, c’est son penchant pour la littérature. Il dévore les livres, mais en cachette évidemment. Ce mois de juillet 1998 sera le plus beau de sa vie, du peu qu’il s’en souviendra. Quant à Hakim, cette Coupe du monde lui apporte plus que de la satisfaction : de la reconnaissance. Car ce 12 juillet 1998, « pour la première fois de sa vie, il se sent[ait] français. » Les deux jouent souvent au foot et attendent d’ailleurs cette finale avec impatience. Et puis il y a Guy Lermot, cet « inconnu », cet homme mystérieux qui vient de débarquer dans leur immeuble de banlieue. Il ne sort pas de chez lui, écoute Brahms à fond dans ses enceintes et rumine douloureusement sur son passé. Si Les Danses Hongroises de Brahms accompagnent en fond sonore le ballon sur l’écran, le récit de Guy ne se lit pas en harmonie avec cette victoire. Alternant souvenirs douloureux du passé et le temps présent consacré non pas à regarder le match, mais à établir une liste pour/contre son suicide, le décalage est intrigant et le personnage demeure énigmatique.

« Depuis le début du match, le son du téléviseur était coupé pour faire place à Brahms. Les Danses Hongroises l’apaisaient. »

*

Dans ce roman, il est question de foot et de littérature, de poésie et de musique, ainsi que d’un doux mélange d’humour et de mélancolie, de solitude et de collectif. Mais surtout, il faut noter l’aspect social qui a marqué cette Coupe du monde (le titre fait écho à l’expression « black blanc beur » employée de manière abondante à l’époque), et qui ouvre d’ailleurs le roman :

« Pour la première fois de sa vie, il se sentait français. C’était il y a deux heures. Il y a vingt ans. […] Hakim n’en revenait pas : voilà, français solennellement français, délié, arraché même de ses cultures périphériques. Il avait, par mégarde, glissé d’un pas de côté avec son passé. Tout le quartier du reste était en proie à ce doute nouveau, même si personne ne se l’avouait tout à fait.  Les autres Arabes, les Portugais, les Noirs, les vrais français. »

Dans Bleu Blanc Brahms, on slalome entre les Danses Hongroises de Brahms et les « danses sociales », comme lorsque Marianne pénètre pour la première fois dans l’immeuble de Yannick. A travers ce passage d’ailleurs, Brahms apparaît comme un élément de distinction sociale, au sens où Marianne se sent directement liée à cet inconnu mystérieux, ressent même une once de familiarité avec ces notes qui se répandent dans l’immeuble, accompagnées par un orchestre de pitbulls, de Johnny Hallyday et de racailles en survêts.

De fait, une certaine musicalité se dégage du texte, ce qui le rend, à mon sens, poétique. J’aime particulièrement cette réflexion de Hakim au début du roman sur le terme « horizon » :

« Les jours suivants, il scandait « horizon » à haute voix comme ses comptines ressassées par les enfants. A force de le répéter, ce mot arborait une sonorité majestueuse, moderne, plus radieuse que la réalité décrite. La première syllabe flottait d’abord, la deuxième produisait l’effet d’un trombone dans un orchestre, la dernière fendait le ciel en deux :

O-RI-ZON. »

La décomposition et prononciation des syllabes du terme font écho à la lecture de notes d’une partition ainsi qu’au titre par son rythme ternaire. Rythme ternaire que l’on retrouve d’ailleurs tout au long du roman : trois personnages donc trois récits qui s’écoulent en trois temps – avant le début du match, les minutes de jeu, et le tout scandé par des retours sur le passé.

Enfin, ce qui rend ce texte proprement poétique, c’est l’association de Brahms et du football –entendons ici le football dans sa globalité, comprenant le mythe de la Coupe du monde, la dimension sociale, l’interprétation du jeu, etc. Brahms est un compositeur du XIXe siècle, autrement dit, tout bon littéraire et/ou artiste qui se respecte comprend par-là la période romantique, où la musique commence à être perçue comme un art. Si pour Marianne, Schubert, Bach et Brahms « sortent de la magie de la terre », pour Hakim et Yannick, ce sont les joueurs de l’équipe de France qui émettent cette jubilation. La Coupe du monde elle, par sa victoire et l’euphorie collective qu’elle procure, semble ouvrir le football (en tout cas, se l’affirme comme tel), plus qu’à un sport, mais à un art culturel, politique et social. Le roman semble ainsi répondre à la question posée par Yannick au cours de celui-ci : comment le football, l’art le plus populaire au monde, s’insère-il dans la littérature ?

« Sur le chemin du retour, il se questionnait : à sa connaissance, tous les livres ne traitaient que de trois thèmes en pointillé : le temps, l’amour, la mort. Aucun n’y échappait. Comment le football, l’art le plus populaire au monde, s’insérait-il dans ce trinôme ? Sans doute embrassait-il les trois à la fois, et c’était trop pour un roman. Yannick n’avait pu lire Jean-Philippe Toussaint qui écrivit à ce propos : « Nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon de temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors de contingences du réel, de ses douleurs et de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi et comme anesthésié. »

*

Je ne suis pas une grande fan de foot, enfin même pas du tout, mais j’ai beaucoup apprécié ce texte. C’est un roman que je trouve très bien écrit, au-delà des critères de la langue et du style, c’est dans la réflexion poético-artistique même, la façon d’aborder le sujet qui est intéressante. Pour les amateurs du sport et de la littérature, ce roman est pour vous !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s