Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers

« Tu négliges ce que tu as dans les mains. » C’est ce que lui dit son mari. Longtemps elle a fait comme si ça n’existait pas. C’était même un peu sale. Et puis il y a eu cette croisière. Ce moment qui n’a duré qu’une seconde. Une seconde qu’elle a eue dans les mains, qu’elle a tenue, ce morceau de temps, qui pulse encore. »

J’ai longtemps entendu parler de Marie Darrieussecq, mais ne me suis jamais plongée dans ses romans. La Mer à l’envers (P.O.L) est mon premier, et je ne suis pas déçue ; je l’ai dévoré. J’ai été rapidement embarquée dans l’histoire, dès les premières phrases j’ai senti que ce roman tenait un souffle. J’ai vogué, voyagé à travers le destin de Rose, psychologue et mère de deux enfants et épouse de Christian, agent immobilier ; et puis aussi, à travers Rose, le destin de Younès, ce jeune adolescent nigérien, migrant vers le Royaume-Uni.

Pendant les vacances de Noël, Rose emmène ses enfants, Emma et Gabriel, en croisière sur la Méditerranée, c’est sa mère qui l’a conseillée. Une nuit, Rose est réveillée par des bruits, de l’agitation sur le paquebot. La croisière sauve des migrants en pleine mer. Une centaine de corps repêchés, morts et vivants, et parmi tout ce nombre, il y a Younès qui vient vers Rose. Un échange, un contact, une décharge à lieu, un lien presque maternel se crée instantanément. Elle lui donne quelques vêtements de son fils ainsi que son téléphone, ce qui lui permet de rester en contact. Mais c’est une relation étrange (étrang-ère) qui s’installe entre les deux personnages, une relation à la fois intime et distante. Rose ne parle de Younès à personne, jusqu’à ce que survienne l’épisode de Calais.

Younès voyage, creuse son itinéraire pour atteindre le Royaume-Uni d’une manière ou d’une autre, il passe d’une mère à l’autre, mais ne parle pas, lui non plus, de ce périple que les mots ne peuvent décrire. Mais l’image de Rose, « maman » dans le contact du téléphone de Gabriel, lui donne force et courage, lui envoie de bonnes ondes.

En parallèle, c’est Rose qui fait naufrage. Elle non plus ne trouve pas sa place dans le monde, dans son mariage, et l’envie de quitter son mari lui revient plus d’une fois au cours du roman. Paris devient de plus en plus invivable financièrement, la petite Emma ne se sent pas bien dans école, les attentats terroristes rendent la ville dangereuse. Ils quittent la capitale et s’installent à Clèves, au Pays Basque, village d’enfance de Rose. Mais là aussi l’enfermement étouffe, l’écart avec Paris se creuse. Le verbe « partir » résonne plus fort dans sa tête que le silence absolu de la campagne.

Partir, s’évader, être libre, ce sont les thèmes de ce roman, abordés sous différents angles. Si Rose n’est pas épanouie dans sa vie, alors que rien ne semble lui manquer, aider Younès – qui s’est cassé les chevilles en tentant de traverser Calais –  à se rétablir, lui apparaît comme un devoir, une lueur d’espoir dans sa vie monotone. Younès devient un véritable membre de la famille, elle le considère comme son fils. Et lorsqu’il part, le vide est immense.

Bien que dérangeant, ce roman n’est pas une simple histoire d’une femme se liant d’un amour maternel pour un « migrant ». Loin de là, le terme migrant est très peu employé, ou alors son utilisation est remise en question. Rose d’ailleurs, n’aime pas ce terme. Ce que le roman apporte avant tout, c’est rendre aux « migrants », leur humanité que certain.e.s tentent de leur ôter (la situation à Calais l’a démontré, ou bien encore la politique de Trump avec les enfants en cages aux Etats-Unis). Ici, le personnage de Rose s’immisce au sein de cette communauté construite à Calais, où altruisme, générosité et reconnaissance sont décrits.

Se concentrant sur une classe sociale spécifique, des Parisiens qui regrettent leur déménagement à la campagne loin de tout, le roman invite à réfléchir sur notre société de consommation, en quelques sortes, et sur notre manière d’aborder la vie. Rose notamment s’exaspère devant l’attitude de ses enfants qui veulent à tout prix tout avoir (le dernier iPhone, etc.).

A la lecture de ce roman, on remet en question certaines de nos pratiques, parfois nos opinions ou nos points de vue sur certains sujets. C’est un roman qui questionne en filigrane des sujets d’actualités, ceux qui animent et bouleversent la société. Et puis, c’est aussi une belle histoire. En outre, un bon roman qui invite les lecteurs.rices à réfléchir : les actions de Rose doivent-elles être considérées comme « héroïques », ou comme « normales » ? Et vous, que feriez-vous à la place de Rose ?

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