Lucie Taïeb, Les Échappées

Lucie Taïeb, Les Échappées

« A ceux qui s’apprêtent à passer leur existence devant les écrans de vigilance, le formateur répète : « Quand cela arrivera, vous n’aurez pas à hésiter, vous saurez que c’est arrivé, il n’y aura pas de doute possible, personne à consulter, pas une seconde à perdre. Vous êtes aux premières loges, ne l’oubliez jamais. C’est par l’un de vous que viendra la nouvelle, c’est vous qui l’annoncerez, les premiers, à tous les autres. Vous allez vous ennuyer toute votre vie, peut-être, mais restez toujours vigilants. Parce que, quand cela arrivera, c’est l’un d’entre vous qui donnera l’alarme. »

A la lecture des Échappées de Lucie Taïeb (son second roman aux éditions de l’Ogre), on plonge dans un univers un peu particulier, non pas fantastique, mais disons mystérieux, où l’on ne distingue pas bien – pas plus que les personnages – ce qui est réel et ce qui relève du fantasme, de l’imagination. Peut-être bien d’ailleurs parce que justement le réel, le concept philosophique, est cette menace qui pèse sur les habitants de ce nouveau monde. Le réel ici, semble prendre une forme, non pas entièrement physique, mais il existe, autrement que par son concept, et dans toutes ses variations possibles. Et ceux qui osent le défier, et même ne serait-ce qu’à y réfléchir, peuvent être condamnés, disparaître, et ne plus exister aux yeux des autres. Car dans ce pays, les individus sont « si complètement, si parfaitement asservis » au travail, et surveillés en permanence. Si l’univers du roman semble dans un premier temps faire écho à celui de George Orwell, 1984, il en est différent en ce qu’une voix féminine, qui répond au nom de Stern (étoile, star,…), « héroïne placide », parle aux habitants dans sa radio. Elle ne provoque pas un mouvement de rébellion, mais apaise, rassure par sa voix – dissimulée par les transistors –, et renvoie les plus vieux d’entre eux à leurs souvenirs de leur vie d’autrefois.

Et pourtant, un mouvement de rébellion, une riposte se met en place. Certains personnages agissent, avancent à contre-courant, toujours dans la discrétion. Et lorsque cette menace se manifeste, ces personnes sont vites repérables. Elles fuient, elles s’échappent. Et c’est à partir de ce moment d’ailleurs, que le roman bascule dans un brouillage de repères entre un monde fantastique et un monde « réel », et que nous suivons « les échappées » dans leur fuite vers un monde plus libre (plus ‘concrètement réel’ ?).

Car en parallèle se déroule une autre intrigue, un autre drame : celui d’Oskar. Enfin, il s’agit plutôt de la sœur d’Oskar, que l’on aurait retrouvé noyée dans l’étang près de leur maison. Ou bien Oskar n’aurait jamais eu de sœur et serait enfant unique. Et dans ce cas, le traumatisme et le mutisme d’Oskar à l’issue de cet été dramatique, ne s’expliquent pas, car :

« Tout récit conserve les traces d’un récit alternatif, souterrain, il faut s’y faire, et on ne saura jamais absolument démêler ce qui a lieu de ce qui pourrait avoir eu lieu. »

Ce roman est entraînant, intrigant et en même temps un peu flou. Dans une prose très poétique, une part du récit reste dans l’ombre pour la lectrice ou le lecteur : les personnages, par exemple, nous « échappent », littéralement. Peu dessinés, les personnages prennent parfois en charge la narration, sans que nous ne puissions nécessairement deviner qui prend la parole.

Si le style très poétique était parfois un peu trop pour moi (j’aime bien la poésie mais à petite dose), ce qui m’a plu c’est le concept du réel matérialisé et ses infinies possibilités. A ne pas se décourager au cours de la lecture, certaines péripéties restent énigmatiques, d’autres confuses, ou prennent sens à la fin du roman. Il est si déroutant que chaque lecture est unique, subjective et permet autant d’interprétations et de lectures possibles. D’où l’intérêt de le lire et d’en discuter !

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