Karine Tuil, Les Choses humaines

Karine Tuil, Les Choses humaines

« Claire continuait d’affirmer publiquement qu’elle était convaincue de l’innocence de son fils mais depuis qu’elle avait entendu le témoignage de Mila, elle doutait. Et s’il l’avait vraiment violée. Quand elle avait lu le contenu de sa première audition, elle avait déjà, été ébranlée par le récit précis et cru de cette nuit d’horreur. Mais il s’agissait de son fils, de son enfant. Elle avait échoué. Sa mère lui avait appris à se protéger des assauts des hommes, mais elle n’avait pas pu faire comprendre à son propre fils qu’un désir ne s’imposait pas par la force. »

Karine Tuil frappe encore avec un roman d’actualité éminente, en insérant son récit en pleine société post attentats terroristes, affaire Weinstein, mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, et s’inspire de l’affaire de Stanford. J’ai tendance à prendre mes distances avec les romans qui traitent de sujets ultracontemporains, parce qu’il ne s’agit pas en effet de traiter de sujets « à la mode », ou d’actualité pour faire un bon roman. Reste à savoir bien manier son sujet, littérairement. Avec Les Choses humaines, Karine Tuil signe un roman qui ne peut que susciter le débat, la discussion, et on espère, la réflexion. Et puis surtout, de la colère.

*

J’avais beaucoup aimé son dernier roman, L’Insouciance; j’avais accroché dès les premières phrases. En revanche, avec Les Choses humaines (Gallimard), j’ai été un peu déçue au début. Il a fallu voir attendre la page 100 pour que le roman me captive autant que son précédent. Car c’est à partir de ce moment que le roman opère un renversement, tant pour notre lecture que pour les personnages de ce récit qui entrent en « territoire de la violence » (titre de la seconde partie du roman). A ce moment-là, tout bascule. Les personnages qui nous sont présentés tout au long de ces cent premières pages, que l’on peine à apprécier (les personnages), se retrouvent confrontés à une réalité bouleversante. Jean Farel est un journaliste très talentueux et reconnu, a sa propre émission télévisée « Grand O » depuis des années, connu notamment pour ne pas avoir fait d’études et avoir bravement monté les échelons. Sa femme, Claire, est une grande essayiste française, féministe. Leur plus grande fierté, c’est leur fils Alexandre : excellent élève, diplômé de polytechnique, étudiant à Stanford, l’université la plus prestigieuse des Etats-Unis, grand champion sportif en trail… Bref, le fils « parfait », à l’image de cette famille prestigieuse où tout leur réussi. Mais un jour, l’accusation d’un viol va mettre en péril l’image de cette famille, et détruire plus d’une vie humaine… ou pas.

[Si vous comptez lire le roman prochainement et ne voulez pas en savoir plus – surtout pas la fin – arrêtez vous ici. Si vous êtes curieux ou l’avez déjà lu, vous pouvez continuer la lecture.]

A travers ces personnages, Karine Tuil met en avant la culture du viol, méprisée, niée par la société patriarcale. L’acte du viol, ses conséquences autant que le fait même, sont à peine pris en compte par les personnages masculins entretenant des liens avec l’agresseur (mais pas que, la prise de position de Claire est plus que dérangeante). A plusieurs reprises, la plainte de la victime est minimalisée. Ce qui pose problème, c’est que le très intelligent Alexandre Farel était promis à une carrière prestigieuse, et du fait de cette plainte, ne peut plus retourner à ses études dans la plus grande université du monde et ne pourra pas, hélas, mener sa belle carrière. Dans un flot de paroles indignes, on assiste à une situation familiale où le plus urgent dans l’immédiat n’est pas de réparer la faute, mais de la faire taire pour ne pas atteindre à la réputation des parents.

Au cours du procès, le roman nous met en position d’ignorance et de juge. Nous ne sommes pas convoqués par la narration lors de la scène de viol, et ne savons pas, pas plus que les juges, avocats et auditoire, ce qui s’est réellement passé. Si le roman œuvre dans cette voie-là, le procès demeure tout de même celui de l’agresseur. Bien qu’horriblement méprisant envers Mia, ce procès, et par conséquent ce roman, semble s’inscrire dans une vertu pédagogique. Puisque finalement, malgré l’éducation entièrement féministe que Claire a apporté à son fils, celle-ci a omis son éducation sexuelle, supposant naïvement que son fils connaissait la définition du consentement et les actes de viol. Erreur. Ainsi, le roman met l’accent sur la communication et l’éducation sexuelle, nécessaires et primordiales pour mettre un terme à la culture du viol.

Les choses humaines

… pas si humaines que ça justement. Ce roman s’attache à montrer que le caractère proprement humain est occulté de l’individu. Les « rapports humains » (troisième partie du roman) ne sont plus ; ils sont dépassés par l’image de l’individu dans la société. Les personnages sont constamment présentés par leur apparence, et rarement (jamais ?) accède-t-on à l’intérieur des êtres. D’un côté, le viol est perçu comme perturbant et détruisant la belle image de cette famille. De l’autre, les examens de personnalités auxquels les deux personnages ont été sujets lors du procès ne renvoient qu’à leur image, ce qu’ils semblent être ou ne pas être, mais jamais ces éléments ne sont pris en considération à échelle humaine. Lorsque Mia et Alexandre sont d’ailleurs amenés à témoigner, à partager leur intimité et leurs émotions, c’est dans le cadre du procès, public et médiatisé. « Les rapports humains » sont ici caduques, tout comme l’est la communication humaine entre deux individus qui échangent leur (non-)consentement via une application mobile plutôt que verbalement à la fin du roman.

Et pour finir, parlons de cette fin que je trouve décevante. Partant certainement d’une bonne intention voulant démontrer qu’un homme peut apprendre et changer, cette fin m’est apparue comme une glorification malsaine du méchant garçon devenu gentil, où le procès – pour le dire grossièrement – n’était finalement qu’un mauvais moment à passer. Acquitté à cinq années de sursis, il parvient finalement à refaire sa vie à New-York, ouvre une start-up d’intelligence artificielle visant à améliorer les rapports humains qui connaît un véritable succès, et se retrouve en cette fin de roman, à inviter une femme chez lui pour avoir des rapports sexuels – en respectant bien les cases de « consentement » sur l’application. Un peu grotesque, ce dénouement m’a semblé « facile » … N’est-ce pas dérangeant de voir le coupable d’un crime – parce que le viol est un crime, rappelons-le – à la tête d’une grande start-up à succès, alors même qu’on ne suit pas le destin de la victime ? Mais c’est une fiction, et l’on sait bien que la réalité est bien plus complexe…mais alors pourquoi ne pas écrire sur cette complexité ?

*

Les Choses humaines est très captivant et se lit d’une traite, puisqu’on a évidemment envie de connaître le verdict du procès. Ne parvenant pas à prendre du recul immédiatement, je me suis aussi beaucoup énervée et emportée au cours de cette lecture contre certains personnages et surtout lors de ce procès qui reflète malheureusement cette société si mauvaise. Mais le roman a aussi un aspect suffocant de par ses phrases longues qui s’essoufflent et des personnages un peu trop caricaturés à mon goût…

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