Annie Ernaux & Marc Marie, L’Usage de la photo

Annie Ernaux & Marc Marie, L’Usage de la photo

« Un matin, je me suis levée après le départ de M. Quand je suis descendue et que j’ai aperçu, éparses sur les dalles du couloir, dans le soleil, les pièces de vêtements et de lingerie, les chaussures, j’ai éprouvé une sensation de douleur et de beauté. Pour la première fois, j’ai pensé qu’il fallait photographier tout cela, cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition. Je suis allée chercher mon appareil. Lorsque j’ai dit à M. ce que j’avais fait, il m’a avoué qu’il en avait eu envie lui aussi. »

Tel est le projet littéraire de ce texte publié en 2005 chez Gallimard, écrit à deux mains, par Annie Ernaux et Marc Marie son compagnon de l’époque, tissé à partir d’une compilation de photos et de leurs commentaires, se vouant à une tentation de saisir littéralement la Photographie : la fascination de la pratique, le trouble face à la photographie matérielle entre les mains, la saisie de ce qu’elle contient. Suivant une logique qui s’apparente à celle du récit, où les photos sont une partie intégrante du texte, L’Usage de la photo conte le déroulement du projet, de son initiation jusque sa fin. Autrement dit, étant inexorablement lié à leur relation, ce livre est une sorte de « journal intime » de leur histoire, « de l’année 2003 » pour reprendre les mots de Marc Marie. Ces photos, outre la représentation matérielle du Temps, sont source de plaisir et de création littéraire.


Dans un texte introductif daté du 22 octobre 2004 à Cergy d’où est extraite la citation ci-dessus, Annie Ernaux explique la genèse de ce projet : né d’un désir de sauver les scènes figurant la réalité de leur amour, la trace de leur jouissance, la photographie s’est imposée au couple comme une expérience à saisir. Si la photographie, la représentation matérielle de faire l’amour est jubilatoire, le couple ressent le besoin de l’ancrer dans l’écriture. Ils écrivent donc à partir de quatorze photos retenues sur une quarantaine tirée, des commentaires sur celles-ci sans partager ni communiquer entre eux leurs écrits.

Roland Barthes, dans son essai La Chambre claire, évoquait déjà la corrélation intrinsèque de la Photographie à la Mort, en ce que la photographie relève du « ça a été ». Annie Ernaux étant à ce moment-là atteinte du cancer du sein, la mort est doublement représentée, par la présence physique et la conscience de la maladie au sein du couple, et de l’écriture. Certains commentaires, d’Annie Ernaux ainsi que de Marc Marie, évoquent le cancer comme troisième personnage, troisième instance du couple, ou du trio. Et ceci, nous y reviendrons, permet à Annie Ernaux de parler du cancer, de le montrer, de le rendre visible par cette écriture, ce projet. « Quand je regarde nos photos, c’est la disparition de mon corps que je vois », écrit-elle. Il y a quelque chose qui relève de l’ordre de la vanité, de la nature morte. C’est-à-dire que ces photos ne sont que la saisie d’un instant qui fut bref et intense, qui déjà rappellent une jouissance perdue, finie. Les vêtements sont la trace des corps, des « dépouilles d’une fête déjà lointaine ». En commentant les photos, le couple évoque cette disparition des corps, incarnée par les chaussures (ce qu’il y a de plus humain sur ces photos) et les vêtements dans un magnifique désordre : d’un côté est évoquée la volatilisation des corps, de l’autre, la violence de l’acte comparée à celle d’un crime, d’une enquête (qu’est-il arrivé à ces corps qu’on ne voit pas ?).

La fascination pour leur composition, hasardeuse, trace qui disait « la force de l’acte et de l’instant », l’émotion « à les retrouver à la lumière du jour », est ce qui motive la photographie. Photographier la composition était devenue un rituel après avoir fait l’amour, et la déranger était interdite, relevait presque d’une profanation « des vestiges d’un lieu saint » : « une façon d’attenter à la réalité de [leur] acte amoureux ». Car si la photo ne montre pas l’acte sexuel, elle l’implique par cette présence/absence très forte, et la suggère même dans la prise de la celle-ci. Annie Ernaux évoque en effet une certaine jouissance à prendre la photo : l’appareil devenu symbole phallique, le déclic de la prise excite, provoque du plaisir au cerveau. Pour Marc Marie, en tant qu’operator (photographe), le plaisir relève dans la prise instantanée, motivée par un punctum (détail) – le plus souvent la chaussure, car c’est l’objet qui « réalise le plus de présence ». De fait, commentant une photo prise de haut, sur le lit afin d’avoir une vue d’ensemble de la composition, il écrit que la recherche esthétique annule tout plaisir, empêche même tout sens, et ne reflète pas leur amour.

Par ailleurs, le couple se rend compte à l’écriture de ces photographies, qu’elles ne sont pas le miroir réel de leur relation. Cet étonnement apparaît avant même leur mise en récit, lorsqu’ils récupèrent les photos la première fois :

« C’était à chaque fois une surprise. On ne reconnaissait pas d’emblée la pièce de la maison où la photo avait été prise, ni les vêtements. Ce n’était plus la scène que nous avions vue, que nous avions voulu sauver, bientôt perdue, mais un tableau étrange, aux couleurs souvent somptueuses, avec des forces énigmatiques. L’impression que l’acte amoureux de la nuit ou du matin – dont on avait du mal, déjà, à se rappeler la date – était à la fois matérialisé et transfiguré, qu’il existait maintenant un ailleurs, dans un espace mystérieux. »

Annie Ernaux et Marc Marie étant tout à la fois operator, spectator et en quelque sorte objet/sujet même de la photographie, il y a un décalage entre l’œil du photographe et le regard porté sur la photo (matérielle), qui rend son sens, sa représentation, presque insaisissable. Que l’écriture, elle, tente de saisir, dans un premier temps par la description de celle-ci, parfois son explication – par exemple, sur une photo la chaussure de Marc semble écraser la lingerie d’Annie, symbolisant à tort la domination masculine, non représentative de leur relation, – et puis aussi par sa mise en récit. C’est donc avec un œil « actuel » et un « œil passé » qu’ils écrivent, Annie Ernaux se référant parfois à son journal, à la date de la photo. Aussi, le couple ne peut faire abstraction du cancer, cette présence de la maladie dans leur intimité, de la mort dans leur relation. L’écriture de ces photos permet ainsi à Annie Ernaux l’écriture de sa maladie, de son sein, de tous les seins atteints du cancer ; l’écriture participe au « dévoilement ». Non physiquement présent sur les photos, elle fait surgir le cancer dans ses textes, de manière brute et simple, sans embellissement, sans pathos, sans déni. D’une certaine manière, cette expérience permet une « mise en récit minimale de cette réalité » qui n’aurait su trouver autre forme littéraire que celle-ci.

Étroitement liée à la mort, cette expérience photographique et littéraire est une manifestation du Temps : passé, présent et futur (la mort) sont constamment interrogés au même plan. C’est le journal du temps éphémère de leur relation – et paradoxalement, ancrée éternellement dans ce livre –, les photos connotent l’instant d’avant l’amour mais tout au plus l’acte même, les objets apparaissent comme la manifestation matérielle et sociologique de l’époque, et l’écriture (de la pensée) est la manifestation de l’existence, la validation et certification (au même titre que la photographie) du je suis, du j’ai été.


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s