Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre

Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre

« Une photo est venue, s’est soulevée, ou s’est extraite, a surgi. De la masse ou de l’immense et infini feuilletage, une photo, une seule a eu ce pouvoir – celui, d’un temps, de surgir ainsi, en capturant le sens, en fixant la question: comme si tout le pouvoir et toute l’étrangeté de l’image s’étaient inscrits en une seule d’entre elles, et celle-là. Avec aussitôt, il faut le noter, un pouvoir d’appel de cette photo en direction d’une autre, non identifiée mais formant derrière la première comme un estuaire obscur. Et lorsque j’ai compris vers quoi, vers quelle autre image la première, celle qui donc avait surgi, faisait signe, j’ai vu s’ouvrir un écart : l’espace d’un livre, toute une affaire à raconter, celle du chemin allant de l’une à l’autre – une histoire d’ombres brûlées, de temps suspendu, avec la possibilité de voir revenir, mais alors secoués, les vieux schèmes de la présence et de l’absence, de la masse du détail, du temps filé, ou filant, et du temps stoppé net. Toute la dramaturgie de ce qui porte l’essence de l’image. L’histoire d’un glissement de (ou dans) la pensée – et je voudrais que cela puisse être ou devenir comme un genre, un genre de récit. »

Peut-être vous est-il déjà arrivé de ressentir une émotion étrange, un sentiment intriguant, mystérieux face à une photographie, comme une once de familiarité ou de déjà-vu, sans pour autant vous souvenir qui ou quoi cette photographie vous évoque. Pour Jean-Christophe Bailly, c’est en se procurant une carte postale d’une des toutes premières images photographiques, celle de William Henry Fox Talbot, The Haystack, que cette photographie lui en évoque une autre. Cette autre photographie, qui s’associe presque instantanément à celle de Talbot, c’est une des empreintes lumineuses que la bombe d’Hiroshima a imprimé sur le mur. Ce sont une échelle et son ombre, et l’ombre d’une personne. Dans ce montage mental visuel des images, produit par l’inconscient tel une image issue du rêve, Jean-Christophe Bailly voit « s’ouvrir un écart : l’espace d’un livre, toute une affaire à raconter, celle du chemin allant de l’une à l’autre ».

L’Instant et son ombre (Seuil, 2008) est donc le récit de ce montage mental visuel, récit dans lequel il tente de comprendre ce qui a permis l’irruption de la photographie d’Hiroshima sur celle de Talbot. A travers ce que l’on pourrait nommer une « méditation narrative et discursive », l’auteur se livre à un exercice de pensée configuré par ces deux – ou trois – images. Car en effet, il se rend compte rapidement au cours de l’écriture que la photographie dite d’Hiroshima se dédouble : alors qu’il a d’abord en tête la photographie avec échelle, il en existe une autre plus claire présentant seulement les ombres (donc sans l’échelle).

Pour une question de droits, je ne vous partage pas la photographie dite d’Hiroshima (ou de Nagasaki, la référence au lieu n’est pas claire mais peu importe) mais vous pouvez la trouver en suivant ce lien.

Lorsque la bombe explose à Hiroshima, sa puissance est telle qu’elle propage une quantité de rayonnements lumineux, à commencer vers le sol, ainsi qu’une chaleur qui s’élève à plus de 3000 degrés. En ce sens, l’éclat de la bombe agit comme un « flash » lumineux et imprime l’ombre des êtres et des objets au moment même, ou avant même leur dissolution. Cette empreinte de l’échelle et de cette personne n’est pas la seule trace de l’événement, il y en a d’autres qui témoignent de cette catastrophe.

En revanche, voici celle de Talbot (en noir et blanc évidemment), publiée en 1844 (soit cent ans avant la bombe d’Hiroshima…) dans le tout premier recueil photographique, Pencil of Nature. Ce qui intéresse notamment Jean-Christophe Bailly, c’est cette échelle posée contre cette meule de foin uniquement pour produire et capturer son ombre.

William Henry Fox Talbot, The Haystack (La Meule de foin), calotype, fin avril 1844, planche X du Pencil of Nature

J.C. Bailly s’intéresse dans un premier temps à la photographie de Talbot, et en particulier au texte introductif de ce recueil dans lequel Talbot explique l’art de la saisie photographique. Bailly cerne donc dans un premiers temps les contours de l’essence de la saisie photographique – à savoir, la photographie capturant la lumière (manifestée par l’ombre qu’elle provoque), se traduit par une saisie du temps qui passe, une captation du temps et de l’instant. Mais, ce que Talbot évoque dans son recueil, c’est que ces photographies ( dont The Haystack), sont l’œuvre de la Nature au travail : c’est la nature (ici la lumière) qui provoque cette manifestation singulière et éphémère du temps – l’ombre de l’échelle – que la photographie saisit. Tous ces éléments permettent ainsi à J.C. Bailly, dans une seconde partie, de comprendre l’irruption de la photographie d’Hiroshima. Car en effet, ce n’est pas le simple détail de l’échelle qui relie ces deux photographies, mais bien l’échelle et son ombre provoquée par la lumière. Ici, nous avons ce que J.C. Bailly nomme des photos « achéiropoïetes », c’est-à-dire des photographies non faites de la main de l’homme, c’est-à-dire saisies non pas par l’appareil photographique, mais bien prises, imprimées par la nature (par l’éclat lumineux de la bombe). Opérant comme des photographies, « ce que l’on voit n’est que la saisie, seconde, d’une trace réelle, d’une impression réalisée par le souffle-éclair de la bombe », contenant en elles-mêmes l’événement qui, par définition, est insaisissable. Ainsi, ce qui est remarquable dans ce récit, c’est que J.C. Bailly rend compte du pouvoir extrême et de la puissance absolue de l’image photographique, en ce qu’elle montre dans le même temps l’existence et la disparition de cet individu. En un mot : le « ça-a-été » de Barthes.

« Ainsi est l’abîme aporétique de la photographie : elle ne peut être vivante, elle a toujours, quel que soit son taux d’empathie avec ce qu’elle montre, la mort en vue. »

Jean-Christophe Bailly livre un récit fascinant sur la connexion entre ces deux images, séparées d’un siècle, marquant pour l’une la joie de la naissance de la modernité, et signant pour l’autre le destin tragique de l’humanité vouée à sa propre destruction, à sa disparition. C’est un texte riche qui, au-delà de son sujet extrêmement intéressant, dérive également sur un discours parallèle sur l’origine et l’essence de la photographie, mais aussi plus largement sur l’image (qui n’est pas, faut-il le rappeler, uniquement liée à la photographie).

Si j’ai moi-même lu ce texte dans le cadre d’un séminaire, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et je le conseillerai volontiers à quiconque s’intéressant aux rapports entre littérature (ou récit) et photographie ou tout simplement à la photographie. Nul besoin de connaissances particulières sur le sujet, la curiosité de l’auteur et sa fascination face à cette image latente qui s’interpose entre celle de Talbot et celle de la catastrophe, rythment le texte. C’est un récit très bien écrit, avec de belles phrases très marquantes. Vous pouvez également écouter l’auteur parler de son œuvre via l’enregistrement d’une rencontre en librairie (ici).

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