David Dufresne, Dernière Sommation

David Dufresne, Dernière Sommation

« Vicky voulait appeler sa mère, lui raconter ; sa mère refusait de rire à sa mauvaise blague, à son histoire de main arrachée et de perchoir, de République abattue et de mutilation, de sang et de pompiers. La douleur se réveilla à ce moment-là, la sécrétion d’endorphines ne pouvait plus rien, le mécanisme de protection céda – et la mère de Vicky comprit.

On ne jouait plus. »

« J’ai montré huit-cent-soixante fois les violences policières sur Twitter, maintenant je vais essayer de rétorquer, de répliquer sur le terrain des mots, par la littérature. » peut-on lire dans un entretien que David Dufresne accorde au média LVSL en novembre 2019 (ici). Et en effet, Dernière sommation (Grasset, 2019), c’est le roman du contre-discours, celui qui vient s’opposer au discours politico-médiatique dominant. S’inscrivant dans les failles de celui-ci, David Dufresne raconte l’histoire d’un soulèvement populaire et la violente réplique qui se jouent, ici même en France, sous nos yeux, dans nos rues, parmi nous.   


Dans ce roman, on suit le parcours du journaliste Etienne Dardel – personnage autofictif de l’auteur—qui se lance dans une mission de recensements des violences policières sur Twitter, notamment les éborgnés, les mutilés, les blessés. Mission et métier difficile, « véritiste » comme dira son fils au cours du récit, c’est aussi la vie privée et intime du personnage qui est bousculée. Les Gilets Jaunes sont éminemment présents à travers par exemple les personnages de Vicky, à Paris, et de sa mère, Gilet Jaune du rond-point du Tarn, où le mouvement semble renouer les liens familiaux jusqu’ici brisés. Vicky, c’est une parmi d’autres qui perd sa main lors d’une manifestation. De l’autre côté, il y a aussi Dhomme, le directeur de l’ordre public, dépassé par ses « troupes » qui ne lui obéissent pas, et par sa vie privée qui prend le dessus de ses fonctions ; et puis il y a son adjoint, Serge Andras… Autant de personnages qui incarnent des opinions, des fonctions et des aspects différents de cette « guerre sociale ». Mais aussi, et surtout, des personnages traversés et divisés par des difficultés, des problèmes personnels ou familiaux, intimes ou professionnels ; en somme, des humains à bout, fatigués, bouleversés par cette violence physique, psychique et systémique qui s’abat sur eux.

On se croirait presque dans un scénario de guerre. On aimerait, d’ailleurs, croire à une fiction totalement imaginaire. On se rassure peut-être à croire que roman rime avec fiction ; mais si la dimension fictionnelle est bien présente ici, l’histoire qui se déroule sur ces pages résonne étroitement avec la situation actuelle. Et j’emploie volontiers – à contrecœur peut-être malheureusement – le terme de « guerre », car c’est bien l’isotopie de ce terme qui est omniprésent dans le roman. A titre d’exemple, on trouve l’expression « guerre sociale » à la page 29, ou on peut lire encore « la bataille de deux drapeaux, un face-à-face comme un raccourci du pays » également à cette même page ; plus loin encore : « les messages sur le canal Etat-major étaient des messages de guerre » (p.39) « troupes » (p.41), « bataille » revient de nombreuses fois, et j’en passe. Dernière sommation livre ainsi le récit d’un combat qui se mène à plusieurs échelles, sur différents champs de bataille : la rue, la politique et les médias.

« Dardel attendait que le bulletin des nouvelles du front donne aussi des informations de l’autre côté de la barricade. Tandis que les JT jacassaient, de tweet en tweet, le rouge était de mise, champ de bataille et Champs-Elysées, une galerie des horreurs s’installait, sous ses yeux fatigués. Dardel y croisait des blessés, des légers, des graves, des indéterminés, une poignée de mutilés. Une jambe brisée, deux yeux crevés, et rien sur LCI. »

Et si la guerre est une entrave à la liberté de la presse, au devoir d’informer et au droit à l’information, alors c’est à la littérature d’entrer sur le terrain, et de mener le combat. Si David Dufresne a recours au dispositif romanesque, c’est parce que cela lui semble être la seule manière de dire les choses. Il serait malaisant et peut-être réductif de dire que le roman sert de support à l’information, de faire passer un message. Ici, le dispositif romanesque permet d’introduire – outre la fiction (voir notamment la scène finale) – une pluralité de personnages et de point de vues, une multiplication des focalisations afin de comprendre ou tenter de saisir les enjeux qui se jouent de part et d’autres de cette situation sociale (ou guerre, comme vous préférez). Ecrire un discours autre, alternatif, croiser les regards et surtout, aussi, donner la parole. Donner la parole à celles et ceux dont les voix hurlent depuis des mois, mais dont le cri est étouffé ; aux policiers des forces de l’ordre qu’on n’entend pas, ou peu, certains fatigués, d’autres énervés. Le roman ouvre cet espace de la parole, du langage, inscrit ces mots qui « ont un sens » : les tweets, les vidéos sur Facebook, les graffitis, les chants, les slogans, les pancartes. Tout y est. Ainsi, non pas un témoignage, non pas un hommage stricto sensu, mais un espace où la parole est, où les mots circulent et ont un sens, expriment des sentiments et des émotions, décrivent des êtres humains, décrivent des vies.


Lire ou étudier la littérature contemporaine, c’est parfois sortir de sa zone de confort. Et ici en l’occurrence, je suis sortie de la mienne. Du dialogue, un style plutôt journalistique, une focalisation narrative sur le personnage Etienne Dardel un peu trop biographique à mon goût, un vocabulaire que je maîtrise trop peu (tout ce qui est relatif à la police, la préfecture, la justice), en somme un roman qui sort de mes habitudes littéraires. Mais il me semble que c’est un roman qui mérite toute son attention et sa lecture, ne serait-ce que pour la réflexion et la critique qu’il peut provoquer en arrivant à sa fin. Il se lit très vite – quelques heures – mais je conseillerai toutefois de prendre son temps. Si vous avez vu passer sur internet les vidéos ou les articles concernant les blessés lors des manifestations, la lecture de certains passages dans Dernière sommation vous retournera le ventre dans tous les sens, et peut-être que la peur manifestement présente ici, vous rongera, vous aussi.  Un peu délicat de dire que cette lecture était « plaisante », alors je dirais volontiers qu’elle était enrichissante, en prenant en compte les effets émotionnels et la réflexion qu’elle suscite.

Bonne lecture !

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