François Ruffin, Les petits soldats du journalisme

François Ruffin, Les petits soldats du journalisme

« A force d’imiter les rédactions in vitro, le Centre finit par offrir une caricature – hautement révélatrice. Comme dans un miroir grossissant, se découvre au CFJ un reflet des médias, de leurs certitudes, de cette vulgate qui maquille le conformisme en professionnalisme. Comme par le trou d’une serrure, la profession s’exhibe sans fard, sous une lumière crue, dénudée de ses mythes : « Dans un an, vous serez journalistes, ironise un intervenant, vous entrerez dans ce que j’appelle ‘‘le complot de famille’’. C’est-à-dire des règles qui peuvent scandaliser les gens, mais bon, c’est comme ça que la machine fonctionne. »

Le Centre de formation des journalistes, le CFJ, se situe aujourd’hui dans le XIIe arrondissement de Paris, entre Bastille et Nation  (autrefois situé rue du Louvre). La grande école, dite d’« excellence », se présente comme un graal prestigieux à atteindre, retentit comme clé de réussite et promesse d’une grande carrière pour tout futur journaliste. Entre 1947 et 2002, le Centre a formé deux mille journalistes et compte parmi ses rangs d’anciens étudiants les plus célèbres des journalistes français – la liste est longue et envie. Ou pas, comme le démontre François Ruffin dans cet essai publié aux éditions des Arènes en 2003, Les Petits soldats du journalisme (* ici éditions Fayard, coll. « Pluriel », 2018).

Si « c’est bien un sésame que délivre le CFJ », c’est malheureusement au prix de déception, de désillusion pédagogique et journalistique, voire même de « nullité ». Dans cet essai structuré en trois parties, « Produire », « Abrutir » et « Obéir », François Ruffin dénonce la formation journalistique et le journalisme tel qu’il se pratique à l’heure actuelle (i.e. : années 2000-2002) à partir de l’école qu’il a lui-même fréquenté. Nullement une attaque contre celle-ci, « mais bien au journalisme. Dans sa banalité. Tel qu’il se produit ordinairement. » Un journalisme qui adopte une mécanique du « produire vite et mal » dans un souci d’efficacité permanente, afin de répondre à une demande économique constante.

L’auteur énonce clairement qu’il ne s’agit pas, ici, d’une prise de vengeance, encore moins d’un scandale puisque ces pratiques sont malheureusement innées, intériorisées voire appréciées et respectées dans le milieu. Pour ma part, j’ai été très surprise, voire scandalisée par ces méthodes et la conception du journalisme qui en découle. Si François Ruffin prend le soin de mentionner des témoignages de camarades ou d’anciens étudiants partageant son ressenti, il faut tout de même rappeler qu’il s’agit ici d’un point de vue, et il est certain que tous les étudiants ne le partagent pas, apprécient même cette formation qui, pour le coup, offre « du concret », du travail.


La Pratique : Produire

« Vous faire écrire, ‘‘clair, correct, complet, concis’’, énonce notre responsable. On veut vous forger un style passe-partout, un peu le même pour tous, c’est vrai, mais qui convienne aussi bien au Monde qu’à La Croix ou à la presse régionale. Que vous sachiez écrire sur n’importe quel sujet, même si vous n’y connaissez rien. »

Dans un premier temps, l’auteur montre que les apprentis journalistes de l’école sont formés à devenir des « techniciens de l’écriture », où le travail résulte systématiquement (ou presque) à réécrire les dépêches de l’AFP (Agence France Presse). Faire des recherches, raisonner, analyser, ne sont pas au cœur de la formation, voire même, ce sont des pratiques totalement négligées. Un décalage entre le fond et la forme qui en déçoit plus d’un.e, notamment l’auteur qui « rêvai[t], à l’inverse, d’une école où l’enquête serait reine ». Car au CFJ, ce n’est pas ce journalisme qui est enseigné, mais bien celui qui répond à une logique économique – et qui privilégie donc les micros-trottoirs (aka « le degré zéro du journalisme »). Le journaliste au Centre est un rédacteur, un bon médiateur « entre le public et les sources d’informations », un producteur de vide surtout lorsqu’il faut remplir les colonnes, écrire les articles avec la moindre petite information qui circule. Le bon journaliste aussi, c’est celui qui suit de près l’actualité. Evidemment. Mais pas n’importe quelle actualité attention ! Celle qui va intéresser le « grand public » – puisque c’est aussi à une logique de « dictature du lectorat » à laquelle répondent le Centre et les médias, – celle qui va rapporter de l’argent aux entreprises – l’actualité en fait dont tout le monde parle. Ainsi, suivre l’actualité, c’est veiller aux sujets traités dans les grands médias, et les réécrire vite.

« Notre objectif ? Non pas comprendre et donner à comprendre ou d’autres utopies désuètes. Mais, plus prosaïquement, produire comme les médias : aussi vite (et souvent mal) qu’eux, au même format qu’eux, sur les mêmes sujets qu’eux, pour offrir aux consommateurs d’infos leur dose d’actualité…périmée le lendemain. »

La théorie : Abrutir

« Quel est le rôle du journaliste ? La question n’est jamais posée : car elle ne se pose pas : il est là pour s’adapter à la demande du marché. Quel est le rôle du CFJ ? Ne pas s’interroger, c’est déjà répondre : il est là pour s’adapter aux besoins des entreprises. »

Cette seconde partie de l’essai s’ouvre sur un élément qui m’a rendue très triste pour l’école : celle-ci ne possède pas de bibliothèque… Ainsi, lire, réfléchir, débattre, sont des pratiques quasiment absentes de la formation de ces étudiants qui, sortant d’université en bac+5 ou de Sciences-Po, ont eu tout le temps de se forger un esprit critique et une culture générale. A peine s’attardent-ils sur la charte de déontologie du journaliste qu’ils signent « en trente secondes. Simple formalité administrative, entre le versement des droits d’inscription et la fiche à remplir pour sa carte d’étudiant. » Certain·es n’y voient pas d’inconvénient, ou même d’intérêt à ce que le CFJ néglige une approche réflexive du journalisme ou un enrichissement de la culture générale. Plusieurs témoignent en revanche de ce manque considérable de la lecture et du débat intellectuel, qui occupait pour certain·es une place importante dans leur vie avant d’intégrer l’école. Pour ces personnes-là, pas question d’arrêter la lecture : « jamais autant qu’au CFJ je n’ai éprouvé la lecture comme acte de résistance » écrit l’auteur. Du côté de l’enseignement théorique, ce qu’il faut retenir : les médias sont des marques, l’importance repose ainsi sur l’achat de publics/auditeurs, sur l’argent rapporté à l’entreprise. En somme, c’est un enseignement managérial des médias et la loi du marketing qui s’imposent à la professionnalisation du journalisme.

Le Cadre : Obéir

Si le journalisme n’est pas un métier comme les autres en ce qu’il requière un dévouement absolu, l’auteur évoque ici un abus du Centre sur ce point. Mais aussi, et surtout, un décalage encore une fois entre la place centrale accordée au métier au quotidien et la « médiocrité de nos tâches ». Exemple ci-dessous avec des témoignages de camarades :

« On se lève à 5 heures pour la revue de presse, mais en quoi ça consiste ? A recopier Le Figaro, Le Monde, Libération et à coller nos feuilles sur les murs. » (Laure) « En télé, on termine à 20 heures. Tout ça pour visionner nos séquences de daube ! » (Marc) »

L’obéissance et la soumission aux supérieurs, aux cadres, à l’école sont les conditions pour exercer ce métier. Les étudiants ne manquent pas de comparer leur formation à la formation militaire – sans la moindre exagération –, tant sur le plan du rythme de vie et de travail, que sur l’engagement à l’école et aux médias. Une aliénation fatigante mais que toustes intègrent, car dans un milieu où les postes sont rares, où la concurrence est rude pour les grands médias, passer par LA bonne école, est une clé. Une clé et une ascension sociale certes, mais cela n’empêche pas à certain·es, malheureusement, d’échapper à la précarité du métier qui se fait de plus en plus monnaie-courante.


N’étant pas vraiment de ce milieu journalistique mais en m’y intéressant fortement (outre ses relations étroites avec la littérature), j’ai beaucoup appris en lisant cet essai. J’ai également été déçue, offusquée par certaines pratiques journalistiques, qui en fait, après discussion et réflexion, se présentent comme « n-o-r-m-a-l-e-s » dans le milieu. Notamment, par exemple, sur le formatage de l’écriture des articles, sur la construction des sujets, sur la réécriture des brèves AFP, ou l’alignement des sujets sur les autres médias, etc. … Plus surprenant encore est la restriction du vocabulaire employé pour traiter ces sujets ! Mais qui a décidé qu’il fallait appauvrir le langage journalistique pour ce qu’on appelle « le grand public » ? Qui a décidé que les lecteurs et auditeurs souhaitaient du divertissement au profit d’enquêtes consciencieusement menées, d’articles riches et très bien écrits ?

Si la lecture de cet essai, à peine terminée, a un peu brisé l’image que j’avais du journalisme, un peu comme la désillusion qui frappe les étudiants qui intègrent le Centre, il m’a fallu prendre un peu de recul pour réfléchir au journalisme d’aujourd’hui et me rappeler que cela a été écrit au début des années 2000. Une dizaine d’années après, le Centre forme-t-il toujours ses futurs journalistes de la même manière ? A-t-il, depuis le temps, investi dans une bibliothèque pour ses étudiants ??? A priori non :

Capture d’écran du résultat à la recherche de « bibliothèque » sur le site du CFJ

Toutefois, on voit bien, avec l’émergence de médias et de journalistes indépendants, des revues ou des mook qui favorisent des articles longs, des enquêtes approfondies, etc., que l’autorité des grands médias s’essouffle… un peu. Bref, je recommande Les petits soldats du journalisme à toute personne s’intéressant au monde des médias et du journalisme (que ce soit dans sa pratique ou dans le plaisir de la lecture) – à lire avec une certaine distance et un avis critique bien évidemment ! L’essai est par ailleurs ponctué de nombreuses citations de camarades, d’intervenants, de responsables, d’auteurs ayant écrits sur ce sujet. On y trouve également de croustillantes anecdotes de journalistes (en formation et/ou en emploi) sur le monde de la presse, de la télévision sur des sujets encore et toujours d’actualité (la grève par exemple). Le petit plus : des dessins de Faujour qui viennent illustrer-caricaturer les propos de l’auteur, et ils sont géniaux !


François Ruffin a bien exercé sa profession de journaliste : fondateur du journal Fakir, il a aussi collaboré au Monde diplomatique, ainsi qu’à l’émission Là-bas si j’y suis (France Inter) en tant que reporter. Il est auteur d’essais et réalisateur du film Merci Patron ! qui reçoit le César du meilleur documentaire en 2017, ainsi que de J’veux du soleil, co-réalisé avec Gilles Perret en 2019 à propos des Gilets Jaunes. Il est actuellement député de la Somme (depuis 2017) et siège à l’Assemblée Nationale avec le parti de la France insoumise.

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