Don DeLillo, L’Homme qui tombe (Falling Man)

Don DeLillo, L’Homme qui tombe (Falling Man)

« Ce n’était plus une rue mais un monde, un espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit. Il marchait vers le nord dans les gravats et la boue et des gens le dépassaient en courant, avec des serviettes de toilette contre la figure ou des vestes par-dessus la tête. Ils pressaient des mouchoirs sur leur bouche. Ils avaient des chaussures à la main, qui le dépassait en courant. Ils couraient et ils tombaient, pour certains, désorientés et maladroits, avec les débris qui tombaient autour d’eux, et il y avait des gens qui se réfugiaient sous des voitures. […] Il entendit le bruit de la seconde chute, ou la sentit dans le tremblement de l’air, la tour nord qui s’écroulait, un effroi assourdi de voix au loin. C’était lui qui s’écroulait : la tour nord. »

Le roman de Don DeLillo, L’homme qui tombe (trad. Marianne Véron, Actes Sud 2008), publié en 2007 aux Etats-Unis (Falling Man), était très largement attendu par les lecteurs et sa réception a été plutôt contrastée. La critique lui reproche notamment de ne pas entrer dans le cœur de l’événement ou de ne pas prendre en compte sa dimension politique, patriotique, historique ou symbolique. Le roman de Don DeLillo se présente comme un récit éclaté, appréhendant la déchirure et la blessure psychologique de deux personnages traumatisés par l’événement : Keith, qui travaillait dans une des tours du World Trade Center, survit aux attaques et se rend immédiatement, dès le début du roman, chez Lianne, son ex-femme qui a suivi l’événement en images depuis son salon. Entre reconstruction de soi et reconstruction du couple, le roman aborde essentiellement les conséquences traumatiques de l’événement sur les individus, mais offre également trois micro-récits focalisés sur les terroristes qui se rejoignent dans un récit final où l’événement explose.

Falling Man n’est pas le premier texte de Don DeLillo sur le 11 septembre, et se présente de fait comme le résultat de son essai paru dans Harper’s magazine le 22 décembre 2001, « In The Ruins of The Future » (Dans les ruines du futur, trad. Marianne Véron dans Libération), dans lequel il appelle la fiction à créer, à écrire des contre-récits de l’horreur et de la terreur des terroristes ainsi que du discours politico-médiatique. Ce contre-récit est une des dimensions qui m’a intéressée pour ce travail, ainsi que celle d’un rapport de l’écriture à l’image. Bien que le projet de l’auteur s’inscrive dans une volonté de ne pas reproduire les images spectaculaires de l’événement, le titre évoque de manière très symbolique une image médiatique forte : celle d’un homme se jetant du haut des tours à la verticale (prise par Richard Drew – voir ici une courte vidéo de TIME reprenant l’histoire de cette image, ou bien ici l’article de Tom Junod pour le magazine Esquire).

L’auteur ne souhaite pas reproduire la spectacularisation de l’événement dans son roman, et pour cause celui-ci s’ouvre sur le personnage de Keith fuyant le World Trade Center, la première tour étant déjà tombée. Si la scène d’ouverture du roman offre une scène d’apocalypse comme on a pu lire les interprétations et l’assimilation du 11 septembre comme fin du monde dans la presse, la suite du roman donne à lire le traumatisme des personnages, des jours aux trois années qui suivent. Le traumatisme de l’événement se niche au plus profond des êtres et du texte, accable les pensées des personnages et enrichit du même coup le texte d’une réelle complexité où le langage est mis à l’épreuve. Par une écriture fragmentaire et disloquée, le texte requière un véritable travail de lecture, et donne à ressentir par là même le trouble du langage face à l’événement. Par exemple, les pensées de Lianne sont parfois entremêlées entre elles, tout comme les sujets de conversation des personnages, ce qui rend parfois la lecture chaotique.

« Martin était planté devant les tableaux. […] Lianne le rejoignit devant le mur.[…] Ils regardaient ensemble. Deux des éléments les plus hauts étaient sombres et lugubres, avec une fumée de taches et de traînées, et l’un d’eux étaient en partie caché par une bouteille à long col. La bouteille était une bouteille, blanche. Les deux objets sombres, trop obscurs pour être identifiés, étaient les choses dont parlait Martin.

‘‘Que vois-tu ?’’ dit-il.

Elle voyait ce qu’il voyait. Elle voyait les tours. »


Il semblerait, dans un premier temps, que l’événement ne soit pas le centre du roman : plutôt, il s’agit d’un récit sur le traumatisme, sur l’après-coup de l’événement et des répercussions psychologiques. Or, l’événement est bien central, et s’il n’est pas lisible dans la trame du récit, il est bien dissimulé et disséminé dans les phrases et les mots (l’événement est désigné par « les avions »/ « the planes »), dans les personnages qui l’incarnent (par exemple, à l’hôpital, le médecin explique à Keith que les survivants près d’une explosion d’un kamikaze ont parfois des morceaux de peaux de celui-ci incrustés en eux – organic shrapnel), dans des motifs ou des objets (la bouteille d’eau revient de façon récurrente et est associée à l’événement, l’image de la chemise blanche qui tombe par-dessus la fenêtre qui hante Keith, les tableaux de Nature Morte de Morandi où les tours jumelles se substituent aux objets-bouteilles – citation ci-dessus, etc.), ou bien encore dans l’artiste Falling Man qui multiplient les performances artistiques se jetant dans le vide de New York à partir d’un immeuble, se tenant droit et immobile, rappelant les victimes sautant des tours…


Dans la perspective d’éclater le discours médiatique dominant ainsi que le discours binaire de la riposte du gouvernement américain, le texte donne à lire le récit des terroristes à travers trois micro-récits : « Marienstrasse » (Allemagne), « Nokomis » (Floride) et « Dans le corridor de l’Hudson » (New York). Au cours des deux premiers, nous suivons la radicalisation du terroriste d’Hammad, d’abord tiraillé de doutes entre ses désirs et sa mission, l’évolution du complot dont Amir est le responsable du groupe, ainsi que leurs motivations, à rebours de l’intrigue principale. Le troisième micro-récit qui clôt le roman, rejoint l’intrigue principale par la fameuse phrase-événement où l’on bascule d’un monde à l’autre, du personnage d’Hammad dans l’avion, à celui de Keith dans la tour propulsé hors de son siège au moment de l’impact…

« Une bouteille tomba du comptoir dans l’office, de l’autre côté de l’allée centrale, et il la regarda rouler de-ci de-là, une bouteille d’eau, vide, traçant un arc dans un sens et roulant dans l’autre sens, et il la regarda tournoyer de plus en plus vite puis rouler à travers l’avion un instant avant que l’appareil ne heurte la tour, chaleur, carburant, feu, et une onde d’explosion traversa la structure qui expulsa Keith Neudecker de son siège et le jeta contre un mur. »


Le texte de Don DeLillo est un roman riche, complexe (là aussi ce n’est pas un texte facile à lire) sur le 11 septembre, mais aussi sur le monde dans lequel l’événement advient. En effet, on y lit, en filigrane, une critique de la représentation du monde occidental et des Etats-Unis (« Il y a un espace vide à l’endroit où était l’Amérique ») :

« Nous commençons tous à développer cette notion, de l’inutilité de l’Amérique. […] Le jour approche où personne n’aura plus besoin de penser à l’Amérique sauf pour le danger qu’elle représente. Elle perd sa position centrale. Elle devient le centre de sa propre merde. C’est bien le seul centre qu’elle occupe. »


Le roman de Don DeLillo, dont je n’offre ici qu’une maigre esquisse d’interprétation et de lecture, est une œuvre majeure sur l’événement du 11 septembre 2001. Je le recommande donc vivement !

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