L’écriture de l’événement du 11 septembre 2001 dans la littérature (Luc Lang, Don DeLillo, Fanny Taillandier)

L’écriture de l’événement du 11 septembre 2001 dans la littérature (Luc Lang, Don DeLillo, Fanny Taillandier)

Comme pour beaucoup d’étudiant.e.s, j’ai passé une grande partie du confinement à écrire et finaliser mon mémoire de recherche de master qui portait sur « L’écriture de l’événement du 11 septembre 2001 dans la littérature (Luc Lang, Don DeLillo, Fanny Taillandier) », et que j’ai soutenu vendredi 22 mai dernier. Mon corpus comprend deux textes français dont les auteurs sont témoins de l’événement via les images à la télévision (et donnent à lire l’événement à travers ce prisme), et un texte américain dont l’écriture est propulsée plus tard par une photographie : Luc Lang, 11 septembre mon amour (Stock, 2003), Don DeLillo, Falling Man [2007] (2011 Picador, L’homme qui tombe, trad. Marianne Véron, Actes Sud, 2008, coll. « Babel » 2010), Fanny Taillandier, Par les écrans du monde (Seuil, 2018). J’ai donc interrogé l’appropriation de l’événement du 11 septembre 2001 à partir de ces textes.

Récemment dans Mediapart, Christian Salmon prenait, entre autres, le roman de Don DeLillo Falling Man (L’homme qui tombe) comme point de départ de sa réflexion sur la crise de la narration, et du langage, qu’exacerbe aujourd’hui l’épidémie du coronavirus : depuis le 11 septembre 2001, le monde est entré dans ce qu’il appelle la « troisième grande crise de narration » qui « s’est prolongée avec la crise des subprimes, et explose aujourd’hui avec l’épidémie du coronavirus ». Et si, face à la crise, ce ne sont pas des « raconteurs d’histoires », de mythes dont nous avons besoin, mais bien de « démonteurs de mythes », et bien peut-être aimeriez-vous vous plonger dans les livres de mon corpus – certes, qui traitent d’un tout autre événement, le 11 septembre, mais peuvent éventuellement vous aiguiller dans une réflexion face à notre rapport au médiatique, et particulièrement aux médias. Car le 11 septembre 2001, si vous étiez comme moi, trop jeune pour le vivre, il faut savoir que cet événement a plongé le monde dans une sidération totale, a impacté et fragilisé l’art, la culture – on a d’abord cru, face aux images, que la réalité dépassait la fiction –, et le langage avant toute chose : insaisissable, incompréhensible était l’événement, que la sphère médiatique est venue ponctuer de récits, afin de le rendre accessible.

Avec le 11 septembre 2001, la littérature s’est tue, heurtée face à l’attentat et aux images médiatiques qui l’ont surpassée. Comme l’indique Christian Salmon dans son article, c’est d’abord dans son essai In The Ruins of The Future (Dans les ruines du futur, trad. Marianne Véron dans Libération) publié dans Harper’s magazine que s’exprime Don DeLillo sur les attentats de New-York, avant d’écrire et de publier son roman Falling Man quelques années plus tard (2007) : « Il voulait signifier par là que ce qui s’était effondré avec les tours, ce n’était pas seulement des symboles du passé, mais la capacité d’imaginer l’avenir », écrit Christian Salmon. « Comment imaginer l’avenir ? Quel visage aura le monde d’après ? Et surtout : qui va avoir la main sur le récit de ce qui s’est passé ? » se demande-t-il encore, toujours dans Mediapart.

Ce sont les médias et la politique du gouvernement américain qui ont eu la main mise sur le récit de ce qui s’est passé le 11 septembre 2001. Ce que j’ai démontré dans mon mémoire – qui reste un mémoire de master, une interprétation et une réflexion à partir des textes parmi d’autres – c’est que le discours et les récits médiatiques unilatéraux sur l’événement se sont imposés comme mythes et imaginaires médiatiques du 11 septembre. Dans ce même essai, Don DeLillo en appelle à la littérature, à écrire des contre-narrations, des contre-récits qui ne reprennent pas le discours de terreur des terroristes et celui de la politique que véhiculent les médias : c’est-à-dire, écrire des récits qui ne reprennent pas la médiatisation et la spectacularisation de l’horreur des attaques.

Or, la littérature est profondément marquée par cet imaginaire médiatique. Et quand bien même elle écrit dans les failles du discours dominant, la médiatisation de l’événement resurgit dans les textes (c’est notamment le cas pour les images). J’ai ainsi démontré que la littérature tendait dans un premier temps à représenter cette médiatisation et cet imaginaire médiatique de l’événement en reprenant des éléments/des motifs ou bien des images qui constituent le discours médiatique (par exemple : le titre du roman de Don DeLillo fait indéniablement référence à cette photographie prise par Richard Drew, « The Falling Man » ; ou bien encore l’effet de diffusion des images en boucles sur les écrans par la structure cyclique des textes : chacun s’ouvre et se referme avec le 11 septembre), pour finalement contester et déconstruire cet imaginaire médiatique (récit « hors-champs » de Fanny Taillandier, de ce qui n’a pas fait images, ou bien le commentaire critique des images et de la presse par le narrateur de Luc Lang), jusqu’à retirer la dimension « absolue » de l’événement que lui configurait la médiatisation (par la réinsertion de l’événement dans un continuum historique notamment chez Don DeLillo, ainsi que par la recontextualisation des images médiatiques du 11 septembre chez Fanny Taillandier dans la logique de la médiatisation de la guerre du Golfe dans les années 1990 sur CNN).

Et si toute catastrophe, toute déconstruction, implique de façon logique une reconstruction, ici s’agissant de l’imaginaire (médiatique), il s’agit pour la littérature de s’emparer des espaces vides que pose l’événement, pour reconstruire un imaginaire et en déceler les possibles romanesques, fictionnels, etc.

Dans Le « concept » du 11 septembre : dialogues à New-York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori1, Jacques Derrida déclare qu’« il n’y a d’événement digne de ce nom que là où cette appropriation échoue sur une frontière ». En le contredisant, partant de la thèse de Carine Capone2 où elle démontre que les textes s’arrêtent justement sur la frontière que pose l’événement pour l’exploiter, j’ai démontré que les textes de mon corpus se glissaient dans le vide provoqué par l’événement afin de déplacer, et de dépasser, la frontière que pose la médiatisation de l’événement : c’est-à-dire, celle d’imaginer, de créer. Il s’agissait donc de montrer que la littérature déplace la frontière de l’impossible appropriation sur justement l’émergence et le déploiement des possibles (romanesques, fictionnels, poïetiques) sur l’imaginaire de l’événement, et du monde dans lequel il advient (en interrogeant d’autres imaginaires, univers, mythes).

C’est ainsi en déployant l’imaginaire de l’événement, en multipliant les récits autres et alternatifs au discours unilatéral et dominant du 11 septembre ou encore en luttant contre le figement des images (les recontextualiser), que ces textes s’approprient l’événement du 11 septembre 2001.


Ce n’est qu’un petit résumé de mon travail de recherche, avec une partie des enjeux démontrés, que j’avais envie de partager avec vous ! 🙂

Pendant le confinement, j’ai aussi commencé à réfléchir à un projet de thèse : je vous parlerai bientôt de mes lectures.


1 Jacques Derrida, Jürgen Habermas, Giovanna Borradori, Le « concept » du 11 septembre : dialogues à New York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Paris, Galilée, coll.« La Philosophie en effet », 2005, 243p.

2 Carine Capone, Frontières de l’événement, frontières de la littérature. L’appropriation de l’événement dans la littérature des années soixante à nos jours. (Marguerite Duras, ClaudeSimon, Emmanuel Carrère, Laurent Mauvignier), thèse de doctorat soutenue le 3 décembre 2015 à l’Université Paris Nanterre

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