Luc Lang, 11 septembre mon amour

Luc Lang, 11 septembre mon amour

« Ce 11 septembre est encore à peine un événement historique, mais la technique a permis qu’il soit déjà une injonction pour la littérature. […] Et me voici, et nous voici à la même place, dans le même dilemme, devenus des écrivains de l’actualité immédiate, contraints, sommés par le temps présent d’écrire à visage découvert sur ces mêmes questions, à la recherche d’une écriture qui demeure celle de la littérature. Insondable défi de la forme et de la technique des mots. Insondable défi de l’amour. »

Le texte de Luc Lang, publié dès 2003 aux éditions Stock, a été écrit « à chaud » de l’événement. Reprenant le titre du scénario de Marguerite Duras, Hiroshima mon amour, Carine Capone souligne que Luc Lang s’inscrit dans cette veine durassienne, qui consiste à aborder un événement historique par une histoire subjective. En effet, en 2001 alors que l’auteur se rend dans le Montana aux Etats-Unis pour rencontrer les Indiens Blackfeet, son séjour est bousculé par les attentats sur les tours du World Trade Center, dont il a été témoin par les images diffusées à la télévision. Bouleversé, la rencontre avec les Indiens n’a pas lieu, et il décide alors d’écrire sur son expérience de l’événement. Récit au genre hybride, structuré en cinq parties différentes, l’écrivain, dissimulé derrière un narrateur renommé Lucas, traverse les villes américaines, et témoigne tout à la fois de l’atmosphère qui règne aux Etats-Unis, que de sa propre expérience face aux images. Le narrateur est en effet frappé, sidéré par les images du 11 septembre qui « paraissent plus réelle[s] que le cinéma d’Hollywood » et ne manque pas d’en faire le récit critique.


Le texte de Luc Lang n’est pas facile à lire, et pour être honnête, j’ai été très déconcertée lors de ma toute première lecture : des parties très différentes les unes des autres (un hommage aux victimes et ode à l’amour ; extraits d’une liste de noms des victimes à la lettre L ; récit qui oscille entre le road-trip, western et journal de bord ; puis lettre d’amour à un être cher), un style particulier, des jeux de mots et des digressions qui m’ont parfois perdue… Néanmoins, ce texte présente des éléments intéressants : la médiatisation de l’événement et l’expérience de l’écran, le rapport de l’écriture aux images, une vive critique de la société et de l’histoire américaines, ainsi que le discours alternatif où le récit du 11 septembre est raconté en parallèle de l’histoire du génocide Indiens par les Américains.

Le narrateur étant témoin de l’événement à travers l’écran de télévision, le commentaire des images qui sont diffusées en boucles s’étend sur plus d’une vingtaine de pages, et clôt la troisième partie du texte intitulée « Rendez-vous ». Entre sidération, choc, et effroi, le narrateur livre une description très précise de ce qu’il perçoit en direct, rendant compte de l’artificialité, de la construction et du montage des images dont l’objectif est de donner à voir un récit cohérent, alors même que l’on ignore ce qu’il se passe.


« Oui, mon amour, crois-moi, j’ai tout vu ce 11 septembre. J’étais là, à Browning, au nord-est de Waterton Galcier, en compagnie d’un Indien autochtone et d’un cow-boy émigré, oui, j’ai tout vu. Te dire que j’ai ressenti les secousses de la terre, à l’instant des collapses, la ligne de fracture se propageant des sous-sols de New York jusque dans le Montana, serait exagéré, mais, enfin, dans les rétines et l’encéphale, j’ai éprouvé les vraies ondes sismiques hertziennes de l’événement, sur son sol. Sans pouvoir trouver, dans aucune des images qui s’impressionnaient dans mes cônes et bâtonnets, la moindre preuve visuelle que ce n’était pas du cinéma catastrophe dont Hollywood nous abreuve chaque semaine, à la télévision ou sur les écrans géants. »

Cette comparaison de l’événement à la fiction, cette croyance que la réalité du 11 septembre 2001 était plus impressionnante que la fiction, nous la retrouvons dans les nombreux articles de presses dans les jours qui suivent et dans les témoignages de survivants ou de témoins. L’événement sidérait à tel point que le comparer ou le relier à des œuvres de fictions était une manière de l’expliquer, de le rendre compréhensible. (Dans le roman de Fanny Taillandier, Par les écrans du monde, le personnage de William en appelle aussi à la fiction et aux films hollywoodiens pour tenter d’appréhender, dans un premier temps, l’événement.) 

Et si, paradoxalement, le narrateur estime avoir tout vu de l’événement, il reste interdit. Le langage, la pensée elle-même, achoppent face aux images du 11 septembre, comme en témoignent les nombreuses phrases inachevées, les digressions, les points de suspension récurrents, etc.

« Retourne m’asseoir, continue ma lecture, mais le cœur n’y est plus, non pas que la pensée soit déjà prise dans une architecture d’arguments et de rage dont il est fait état dans les lignes qui précèdent, non, c’est plutôt qu’en l’absence d’espoir immédiat, le dos contre le mur lambrissé de la salle obscure, la tête traversée du brouhaha ininterrompu, rauque et alcoolisé, me sens engourdi, amorti, avec des images de silhouettes accrochées aux façades, des images qui me hantent, telle une douleur lancinante recouvrant toute pensée. Suis comme atteint d’une maladie sourde qui serait la hantise hébétée de ces images, à intervalles courts et irréguliers. »


Un texte un peu particulier dans l’ensemble donc, et dont l’auteur avoue son échec à trouver une forme narrative adéquate pour écrire le 11 septembre (in Qu’est-ce que le contemporain ?, Lionel Ruffel), mais qui demeure une lecture très intéressante sur ce sujet.

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