Laurent Mauvignier, Dans la foule

Laurent Mauvignier, Dans la foule

« […] dans l’ombre du tunnel il y a des silhouettes, je suis entré en suivant les policiers qui ont couru, on ne m’a rien dit, on ne m’a pas vu et j’ai entendu celui qui a crié, reculez, reculez, des spectateurs continuaient à sauter, le mur a bougé, c’est certain, le mur tremble, je recule, le mur s’effondre et avec lui on voit des yeux, des visages, des bouches, des épaules et des corps entiers et les premiers visages, le sang et la frayeur sur les visages, mais, est-ce que ce sont encore des visages ou les lambeaux d’une chair effrayée, battue, retournée,

            Mais que se passe-t-il ici, c’est la guerre ici, c’est la guerre, des images d’apocalypse ici »

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François Ruffin, Les petits soldats du journalisme

François Ruffin, Les petits soldats du journalisme

« A force d’imiter les rédactions in vitro, le Centre finit par offrir une caricature – hautement révélatrice. Comme dans un miroir grossissant, se découvre au CFJ un reflet des médias, de leurs certitudes, de cette vulgate qui maquille le conformisme en professionnalisme. Comme par le trou d’une serrure, la profession s’exhibe sans fard, sous une lumière crue, dénudée de ses mythes : « Dans un an, vous serez journalistes, ironise un intervenant, vous entrerez dans ce que j’appelle ‘‘le complot de famille’’. C’est-à-dire des règles qui peuvent scandaliser les gens, mais bon, c’est comme ça que la machine fonctionne. »

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David Dufresne, Dernière Sommation

David Dufresne, Dernière Sommation

« Vicky voulait appeler sa mère, lui raconter ; sa mère refusait de rire à sa mauvaise blague, à son histoire de main arrachée et de perchoir, de République abattue et de mutilation, de sang et de pompiers. La douleur se réveilla à ce moment-là, la sécrétion d’endorphines ne pouvait plus rien, le mécanisme de protection céda – et la mère de Vicky comprit.

On ne jouait plus. »

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Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre

Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre

« Une photo est venue, s’est soulevée, ou s’est extraite, a surgi. De la masse ou de l’immense et infini feuilletage, une photo, une seule a eu ce pouvoir – celui, d’un temps, de surgir ainsi, en capturant le sens, en fixant la question: comme si tout le pouvoir et toute l’étrangeté de l’image s’étaient inscrits en une seule d’entre elles, et celle-là. Avec aussitôt, il faut le noter, un pouvoir d’appel de cette photo en direction d’une autre, non identifiée mais formant derrière la première comme un estuaire obscur. Et lorsque j’ai compris vers quoi, vers quelle autre image la première, celle qui donc avait surgi, faisait signe, j’ai vu s’ouvrir un écart : l’espace d’un livre, toute une affaire à raconter, celle du chemin allant de l’une à l’autre – une histoire d’ombres brûlées, de temps suspendu, avec la possibilité de voir revenir, mais alors secoués, les vieux schèmes de la présence et de l’absence, de la masse du détail, du temps filé, ou filant, et du temps stoppé net. Toute la dramaturgie de ce qui porte l’essence de l’image. L’histoire d’un glissement de (ou dans) la pensée – et je voudrais que cela puisse être ou devenir comme un genre, un genre de récit. »

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Annie Ernaux & Marc Marie, L’Usage de la photo

Annie Ernaux & Marc Marie, L’Usage de la photo

« Un matin, je me suis levée après le départ de M. Quand je suis descendue et que j’ai aperçu, éparses sur les dalles du couloir, dans le soleil, les pièces de vêtements et de lingerie, les chaussures, j’ai éprouvé une sensation de douleur et de beauté. Pour la première fois, j’ai pensé qu’il fallait photographier tout cela, cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition. Je suis allée chercher mon appareil. Lorsque j’ai dit à M. ce que j’avais fait, il m’a avoué qu’il en avait eu envie lui aussi. »

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Karine Tuil, Les Choses humaines

Karine Tuil, Les Choses humaines

« Claire continuait d’affirmer publiquement qu’elle était convaincue de l’innocence de son fils mais depuis qu’elle avait entendu le témoignage de Mila, elle doutait. Et s’il l’avait vraiment violée. Quand elle avait lu le contenu de sa première audition, elle avait déjà, été ébranlée par le récit précis et cru de cette nuit d’horreur. Mais il s’agissait de son fils, de son enfant. Elle avait échoué. Sa mère lui avait appris à se protéger des assauts des hommes, mais elle n’avait pas pu faire comprendre à son propre fils qu’un désir ne s’imposait pas par la force. »

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Juli Zeh, Nouvel An

Juli Zeh, Nouvel An

« Il souffre d’un traumatisme, et d’un grave, n’importe quel psychologue le confirmera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réservoir souterrain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui menaçait de l’engloutir. Au premier palier, il se dit qu’à partir de maintenant, tout va changer. L’abcès est crevé. La lumière est tombée dans les ténèbres, le monstre a fait ses valises et s’en est allé. Henning ne verra jamais la Chose. »

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