Jérôme Ferrari & Oliver Rohe, A fendre le cœur le plus dur

Jérôme Ferrari & Oliver Rohe, A fendre le cœur le plus dur

« Mais la représentation photographique (sauf en cas de falsification pure et simple), si elle ne duplique pas le réel, en conserve la trace, même malgré elle, quand elle est utilisée à des fins de propagande. […] Le discours peut toujours enfouir les choses sous des couches rhétoriques jusqu’à les faire disparaître entièrement, les images ne peuvent que les montrer, fût-ce partiellement. Elles interdisent qu’on se réfugie plus longtemps dans une confortable abstraction. Sans voir les images, il est difficile, voire impossible, d’imaginer ce que cachent des expressions comme « maintien de la paix » ou « dommages collatéraux ». C’est pourquoi nous pouvons dire à Elizabeth Costello qu’elle a raison : certaines choses ne devraient pas exister. Mais puisqu’elles existent, il n’est peut-être pas plus obscène de prendre en compte leur réalité que de la nier. Ou pour le dire autrement : ces photos sont obscènes, c’est vrai, d’une obscénité telle que rien ne peut la racheter ; et c’est pour cela qu’il faut les montrer. »

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Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre

Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre

« Une photo est venue, s’est soulevée, ou s’est extraite, a surgi. De la masse ou de l’immense et infini feuilletage, une photo, une seule a eu ce pouvoir – celui, d’un temps, de surgir ainsi, en capturant le sens, en fixant la question: comme si tout le pouvoir et toute l’étrangeté de l’image s’étaient inscrits en une seule d’entre elles, et celle-là. Avec aussitôt, il faut le noter, un pouvoir d’appel de cette photo en direction d’une autre, non identifiée mais formant derrière la première comme un estuaire obscur. Et lorsque j’ai compris vers quoi, vers quelle autre image la première, celle qui donc avait surgi, faisait signe, j’ai vu s’ouvrir un écart : l’espace d’un livre, toute une affaire à raconter, celle du chemin allant de l’une à l’autre – une histoire d’ombres brûlées, de temps suspendu, avec la possibilité de voir revenir, mais alors secoués, les vieux schèmes de la présence et de l’absence, de la masse du détail, du temps filé, ou filant, et du temps stoppé net. Toute la dramaturgie de ce qui porte l’essence de l’image. L’histoire d’un glissement de (ou dans) la pensée – et je voudrais que cela puisse être ou devenir comme un genre, un genre de récit. »

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Annie Ernaux & Marc Marie, L’Usage de la photo

Annie Ernaux & Marc Marie, L’Usage de la photo

« Un matin, je me suis levée après le départ de M. Quand je suis descendue et que j’ai aperçu, éparses sur les dalles du couloir, dans le soleil, les pièces de vêtements et de lingerie, les chaussures, j’ai éprouvé une sensation de douleur et de beauté. Pour la première fois, j’ai pensé qu’il fallait photographier tout cela, cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition. Je suis allée chercher mon appareil. Lorsque j’ai dit à M. ce que j’avais fait, il m’a avoué qu’il en avait eu envie lui aussi. »

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